Joyaux et trésors de l’Inde

"Moderne Maharajah", des Arts décoratifs aux arts joailliers

Connu sous son titre de Maharajah d'Indore, Yeshwant Rao Holkar II (1908-1961) fut le 14ème souverain de la dynastie indienne des Holkar (r. 1926-1947). Il fut aussi l'un des hommes les plus riches de son temps, et son train de vie mirobolant fascina ses contemporains. Mais ce qui lui valut de passer à la postérité, ce fut son goût avant-gardiste en architecture et dans le design mobilier, qui marqua profondément les arts décoratifs européens des années 30.

C'est donc une belle idée qu'a eue le Musée des Arts décoratifs de présenter jusqu'au 12 janvier 2020 une exposition consacrée à ce prince indien sous le titre : "Moderne Maharajah, un mécène des années 30", faisant renaître cette figure hors-norme.

Bernard Boutet de Monvel, S.A.le Maharajah d'Indore en habits du soir. 1929. Huile sur toile. H. 194,5 cm. l. 116,5 cm. @ Collection Al Thani

Yeshwant Rao Holkar II naquit en Inde mais son éducation se partagea entre deux continents : d'un côté, son pays natal, l'Inde traditionnelle, encore son domination du Raj britannique ; de l'autre côté, l'Europe moderne de l'entre-deux guerres, où il fit une partie de ses études (notamment à ChristChurch College, Oxford) et qu'il parcourut sans relâche.

Amin Jaffer, conservateur en chef de la Al Thani Collection Foundation qui est partenaire de l'exposition, explique "qu'à travers son double rôle de prince indien et d’esthète européen, le maharajah Yeshwant Rao Holkar II d’Indore incarne une synthèse parfaite entre Orient et Occident. Ces deux dimensions de sa personnalité ne sont peut-être nulle part mieux représentées que dans le double portrait par Bernard Boutet de Monvel".

Les rencontres et les amitiés qu'il noua en Europe eurent un profond impact sur l'éducation du goût du jeune Maharajah. Très rapidement, il acquit une connaissance intime des arts de son époque, un goût pointu et une vision esthétique très personnelle. Dans son entourage proche, on trouvait son précepteur francophone le Dr Marcel Hardy, l'écrivain et conseiller artistique Henri-Pierre Roché et surtout, Eckart Muthesius, l’ami architecte berlinois rencontré à Oxford en 1929, peu de temps avant que le maharajah ne prît ses fonctions officielles. En octobre 1929, il rencontra - pour une unique fois semble-t-il - le couturier, collectionneur et mécène Jacques Doucet, qui lui fit forte impression.

Fasciné par le mode de vie occidental et par les figures artistiques européennes des années Trente, le Maharajah d'Indore, accompagné de son épouse la Maharani Sanyogita Devi (1913-1937), commandita en vue de leur retour en Inde la première construction moderniste du pays : le Palais de Manik Bagh. Eckart Muthesius, parfaitement conscient  que « les goûts modernes européens (du maharajah) doivent se mêler à la tradition indienne sans y faire corps étranger »,  fut en charge de la construction et de l'aménagement du Palais (1930-1933). Le résultat en fut une oeuvre d'art total, une icône de l'architecture moderne des années 30 qui n'est pas sans évoquer le clos Saint-Bernard de Charles et Marie-Laure de Noailles, la villa E-1027 d'Eileen Gray et Jean Badovici, ou bien plus tard la construction de Chandigarh (Pendjab, Inde) par Le Corbusier.

Hall d’entrée du Palais Manik Bagh, vers 1933 © Adagp, Paris, 2019

Raphaëlle Billé et Louise Curtis, commissaires de cette remarquable exposition, expliquent être allées à rebours de l’image stéréotypée du maharajah évoluant dans les fastes d’un palais des mille et une nuits - image forcément alimentée par les commandes somptuaires que fit Yeshwant Rao Holkar II d'un train, de deux avions, de caravanes et tentes de chasse, ou même encore d'une péniche (projet finalement non abouti)!

Le parti-pris de l'exposition est de montrer ce qui fut dans un bref laps de temps - les années 1926 à 1937 -, l'élaboration d'un "rêve moderne" : la conception toute personnelle d'un habitat confortable, où prenait place un mobilier aux lignes épurées, signé des grands noms de l'époque. On rencontre ainsi des créations de Eckart Muthesius, Eileen Gray, Le Corbusier, Emile Ruhlmann, Louis Sognot et Charlotte Alix, Jean Puiforcat, Ivan Da Silva Bruhns, Constantin Brancusi. Reconstituer cet héritage unique, dispersé lors d'une vente aux enchères historique à Monaco en 1980, permet de faire renaître une sensibilité singulière, et l'esprit d'une époque.

La mort prématurée de la Maharani en Suisse en août 1937 mit fin à cette effervescence créatrice. Près d'un siècle plus tard,  le palais de Manik Bagh, dit aussi "le jardin des rubis", demeure un jalon marquant des Arts décoratifs européens.

Une autre passion fit entrer le Maharajah d'Indore dans la légende des années 30 : son étonnante collection de pierres gemmes.


Broche provenant de la collection du Maharajah d'Indore, vers 1925-1930. Emeraudes, onyx, lapis-lazuli, diamants, gemmes de couleur et platine. @ Shubba & Prahlad Bubbar Collection.

Diamants, émeraudes, rubis, saphirs et perles essentiellement apparaissent, innombrables, sur les portraits peints, les photographies, et les films amateurs diffusés dans différentes sections de l'exposition. Ainsi du très charmant film scénarisé et réalisé par Henri-Pierre Roché et par le Maharajah intitulé "Le trésor de Tuy-Tuy-Katapa" sur une intrigue de vols de bijoux et dans lequel les protagonistes sont le Maharajah, la Maharani et leurs proches amis.

Le propos de "Moderne Maharajah" n'est évidement pas le bijou, mais la passion du couple pour les gemmes et pour les arts joailliers européens ponctue l'exposition et transparaît dans chacune de leurs représentations graphiques. L'exposition présente ainsi six pièces joaillières de très belle facture et toute une série de gouachés joailliers réalisés par les grands noms de la Place Vendôme.

Le goût de la parure fait partie intégrante de la culture hindoue et relie le Maharajah à son héritage familial, paternel en particulier. Nous découvrons cependant que dans ce domaine-là également, Yeshwant Rao Holkar II sut faire montre d'avant-gardisme : les bijoux que le couple princier acquiert en Europe, notamment à Paris chez Mauboussin, Van Cleef & Arpels ou Chaumet sont l'exacte traduction ce goût moderne que reflétaient leur mobilier et leurs œuvres d'art.

Le nom d'Indore est du reste passé à la postérité grâce à deux diamants parmi les plus célèbres du monde : les fameuses "poires d'Indore" qu'un œil averti reconnaîtra, sous une forme ou sous une autre, tout au long du parcours de "Moderne Maharajah" et dont l'histoire mérite à elle seule d'être racontée.

 


Les diamants de la Collection Al Thani au Grand Palais

Vue de l’exposition Joyaux de la collection Al Thani. © Rmn-Grand Palais / Collection Al Thani

Jusqu'au 5 juin 2017 à Paris, Le Grand Palais présente l'exposition "Joyaux". Deux-cent-soixante-dix-neuf œuvres retracent cinq siècles de joaillerie en Inde depuis les Grands Moghols jusqu'à nos jours. L'exposition est dominée par une collection privée : deux cent cinquante-huit œuvres présentées appartiennent à la Collection du Sheikh Hamad bin Abdullah Al Thani. L'exposition est remarquablement mise en scène par bGc Studio qui a transformé l'immense Salon d'Honneur en un univers digne des contes des Mille et une nuits.

Vue de l’exposition Joyaux de la collection Al Thani. Scénographie bGc studio. © Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy

Sous l'égide d'Amina Taha-Hussein Okada, conservateur général au musée national des arts asiatiques -Guimet, et du Dr Amin Jaffer, conservateur en chef de la Collection Al Thani cette exposition met l'accent sur le dialogue nourri entre l'Inde et l'Europe depuis le XVIème siècle. Les premiers Européens à s'établir furent les Portugais, qui s'installèrent à Goa dès 1510. Ils engagèrent alors des échanges artistiques, techniques, et religieux avec la dynastie des Grands Moghols, comme en témoignent les œuvres des ateliers impériaux de l'empereur Akbar (1542-1605). De ces échanges naquit une influence réciproque, constante, qui culmina au début du XXème siècle, lorsque les Maharajahs venaient faire remonter leurs bijoux à l'Occidentale et que l'Europe se piquait d'exotisme oriental.

L'exposition s'ouvre sur les gemmes et les joyaux dynastiques du Trésor Moghol. Leur succèdent jades et objets en cristal de roche, objets en or et en émail, tous d'un raffinement artistique extrême. Les regalia et parures royales enflamment l'imagination : quelques instants, on se rêve Maharani - ou bien Sultan, Nizam, Nawab ou Maharajah! Les deux dernières sections font la part belle aux grands joailliers européens du XXème siècle, et en particulier à la maison Cartier. La dernière salle prouve, si besoin était, la forte identité de la création joaillière indienne, qui se poursuit magistralement aujourd'hui avec deux maîtres joailliers contemporains : le très renommé et mystérieux JAR et son alter ego basé à Mumbai, Viren Bhagat.

Le parcours de l'exposition est jalonné de centaines de diamants

Y figurent des diamants provenant d'Inde et d'Afrique du Sud "L'oeil du tigre", d'autres du Brésil, des diamants historiques tel "l'Agra" qui aurait appartenu à l'Empereur Babur (1483-1530) fondateur de la dynastie des Grands Moghols; des diamants à la couleur rare, au poids spectaculaire, à la pureté remarquable.

La diversité des formes et des tailles des diamants présentés offre également un panorama particulièrement intéressant des techniques lapidaires. Elle souligne les différences entre le goût européen pour la brillance, la symétrie, et le goût indien qui conserve à la gemme un maximum de poids.

La collection Al Thani dévoile le diamant sous toutes ses facettes. C'est pourquoi j'ai demandé au maître-diamantaire Eric Hamers de commenter certains des diamants sélectionnés pour cet article.


Les diamants de Golconde: mythe, histoire et science

De l'Antiquité jusqu'au XVIIIème siècle, l'Inde a été le principal producteur de diamants au monde (Bornéo étant modestement connue pour avoir été une seconde source). Les diamants historiques parmi les plus renommés proviendraient du mythique royaume de Golconde : le diamant bleu de Louis XIV, le Sancy, le Régent, mais aussi le Koh-I-Noor, le Darya-I-Noor, le Shah, le diamant Agra, l’œil de l'Idole et bien d'autres encore...

A l'occasion de l'exposition "Des grands Moghols aux Maharajahs, joyaux de la collection Al Thani" qui se tiendra dans le Salon d'Honneur du Grand Palais du 29 Mars au 5 Juin 2017, et dans laquelle on pourra admirer d'authentiques "diamants de Golconde", j'ai souhaité retracer l'histoire de ces mines mythiques et réévaluer d'un point de vue scientifique un terme souvent galvaudé.

"Golconde" est en effet le mot magique accolé aux diamants les plus recherchés par les professionnels de la joaillerie, les collectionneurs et les riches amateurs éclairés. Les diamants de Golconde représentent une sorte de Graal.

Qu'est ce qui les caractérise? Pourquoi sont-ils tant recherchés? Et comment, alors qu'ils ont été extraits pendant plus de deux mille ans, ont-ils pu devenir si rares sur le marché?

Quelques mots tout d'abord sur Golconde et son histoire 

Vue de l'ancien fort de Golconde

Golconde est une ville située en Inde, sur le plateau basaltique du Deccan, à une dizaine de kilomètres à l'ouest d'Hyderabad, dans l'Etat actuel du Telangana.

L'ancien fort de Golconde a abrité la dynastie des Qutb Shahi à partir de 1518. La richesse diamantifère de cette région fut très convoitée dès l'Empire moghol (1526). Le sultanat islamique des Qutb Shahi s'est éteint en 1687, lors de la conquête du Deccan par le sixième et dernier Grand Moghol Aurangzeb (1618-1707).

Vue d'un des vingt-et-un tombeaux de la dynastie Qutb Shahi. Sept des huit souverains de cette dynastie sont inhumés dans ce lieu situé à deux km au nord-ouest du fort de Golconde.
Portrait d’Abu al-Hasan Qutb Shahi, le 8e et dernier sultan de la dynastie des Qutb Shahi. photo musée du Louvre Dist RMN-Grand Palais. Crédit photo Raphaël Chipault, musée du Louvre

Les mines légendaires de Golconde firent ensuite la richesse des Nizams d'Hyderabad qui administrèrent la région de 1724 à 1950.

Vues de Chowmahallaw Palace, l'ancienne résidence des Nizam d'Hyderabad. Ce palais est constitué de quatre palais indépendants reliés par des cours et appartient toujours à la famille royale.

Durant plusieurs siècles, la citadelle de Golconde fut le centre névralgique du commerce du diamant : y étaient taillés, polis et vendus dans le "jardin des gemmes" les diamants provenant de mines alentours. Kollur (ou Gani ou Coulour), un peu plus à l'est de la forteresse, était la plus célèbre de ces mines mais d'autres gisements se trouvaient dans la région de Kurnool et plus au sud, autour de Cuddapah. Les gisements diamantifères indiens s'étendaient au-delà du Deccan, des mines avaient été creusées dans la région de Sambalpur, (aujourd’hui l’Orissa) et de Panna (aujourd’hui le Madhya Pradesh).

Nous rappellerons dans un premier temps quelques récits qui ont contribué à la connaissance et à la réputation des diamants de Golconde. Puis, avec l'aide de François Farges, Professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris et d'Aurélien Delaunay, Responsable de laboratoire et du service diamants du Laboratoire Français de Gemmologie, Paris (LFG), nous verrons les diamants de Golconde sous l'angle scientifique.

Un second article, qui sera publié pour l'ouverture de l'exposition, présentera quelques gemmes célèbres issues de ces gisements mythiques et retracera l'histoire de diamants spectaculaires appartenant à la Collection Al Thani.

Concernant les thématiques majeures de cette exposition, je me permets de vous renvoyer aux articles que j'avais écrits suite à la présentation d'une partie de cette collection au Victoria & Albert museum à Londres, durant l'hiver 2015-2016.

 

Visuel de "une" : "Le diamant d'Agra", 28.15 carats, couleur "naturel fancy intense pink". L 1,8 cm; l 1,7 cm; D 1 cm.
@The Al Thani Collection 2015. All rights reserved. Crédit photo : Prudence Cuming.


Des Maharajahs aux stars hollywoodiennes : A.V. Shinde

Pour clore le cycle des bijoux indiens du XVIème au XXème siècle, il sera question d'un très grand dessinateur de joaillerie indien, A.V Shinde. Il travailla à Bombay dans les années 1940 et 1950 - principalement pour une clientèle de Maharajahs - puis devint à partir des années 1960 le principal créateur de bijoux de la maison Harry Winston à New York.

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A droite : collier de diamants (283 carats) créé par A.V Shinde pour Harry Winston en 1980. A gauche : Collier d'émeraudes et de diamants créé par A.V Shinde pour Nanubhai en 1952. Ce collier aux émeraudes "mine ancienne ", c'est-à-dire provenant des mines de Muzo et de Chivor en Colombie. Il fut acquis par un Maharajah et appartient à une collection privée. Crédit photo Assouline

Son nom demeure peu connu du grand public, pourtant il a - comme tant de dessinateurs continuent aujourd'hui à le faire anonymement voire secrètement - contribué à donner ses lettres de noblesse à la maison de joaillerie Harry Winston.

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Reema Keswani, une créatrice d'origine indienne a eu le privilège d'interviewer ce Maître régulièrement pendant trois ans. Elle a tiré de ses entretiens un livre paru chez Assouline sous le titre Les bijoux de Shinde, qui raconte la vie extraordinaire et pourtant difficile de cet homme, depuis son enfance dans une famille très modeste jusqu'aux lumières d'Hollywood. Il n'y a pas lieu de détailler ici la biographie que le livre expose parfaitement : je ne retiendrai que quelques dates majeures favorisant une bonne compréhension du  style et de l'art de Shinde.


Influence de l'Inde sur les créations européennes : hier et aujourd'hui

Tout au long de la fin du XIXème siècle et durant les premières décennies du XXème siècle, l'influence de l'Europe sur la joaillerie indienne a été très forte, comme l'attestent les spectaculaires créations occidentales réalisées à l'attention des Maharajahs. Ces commandes ont donné un nouveau souffle à la création européenne. A partir des années 1910, l'exotisme indien devient très à la mode.

Dans ces années-là, les grandes maisons de joaillerie européennes se mettent à leur tour à "interpréter" l'Inde - tout comme l'Inde avait auparavant interprété l'Europe. Les bijoux alors créés reprennent à leur compte les traits décoratifs de la joaillerie indienne traditionnelle : émail, mélange de gemmes multicolores, pierres gravées et superpositions de rang de perles et de pierres montées.

La genèse du goût des Européens pour l'Orient en général et l'Inde en particulier mérite qu'on s'y arrête.

Avers du bracelet 'Tutti Frutti' Bracelet, Cartier. 24–28 April 2020 • Sotheby's • New York

 

 

visuel de "une" : Gem-Set, Diamond and Enamel 'Tutti Frutti' Bracelet, Cartier, estimate $600-800,000. Online Auction: 24–28 April 2020 • Sotheby's • New York. Vendu $1,340,000, ce bracelet détient désormais le record pour un bijou vendu aux enchères en ligne !

 

 


L'Age d'or des Maharajahs

Dans notre imaginaire occidental, le mot même de Maharajah est synonyme de faste, de grandeur et de démesure, voire de caprices!

Maharajah de Bikaner 1939
Maharajah de Bikaner, 1939 @Asia Royalty : India

L'émergence de cette figure historique et les fortunes considérables qu'amassèrent les Maharajahs marquent un moment fascinant dans l'histoire et l'esthétique du bijou. Elles correspondent à des conditions sociales et culturelles bien précises sur lesquelles il convient de s'arrêter un moment, sans quoi les parures des maisons de joaillerie de la place Vendôme que nous examinerons au chapitre suivant resteront difficiles à situer.

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Projet de ceinture pour le Maharajah de Patiala, archives Boucheron

"De l'Empire Moghol à l'Empire Britannique"

L'essor des Maharajahs correspond à l'essor de l'Empire britannique des Indes. Celui-ci s'est imposé progressivement à partir de 1760, d'abord à la faveur du développement des échanges commerciaux, puis en tirant avantage de la déliquescence de l'Empire moghol pour établir un pouvoir politique. L'East India Company, fondée en 1600, est le bras commercial, politique, militaire de la conquête britannique.

Le XVIIIème siècle est marqué par le délitement du pouvoir central moghol et des descendants du grand Shah Jahan (commanditaire du Taj Mahal) : les conflits régionaux se multiplient, la menace extérieure se précise (les Perses saccagent Delhi en 1739), se manifestant par plus de dix invasions étrangères en un siècle. Plus grave, les Marathes, tribu hindouiste opposée aux Moghols, étendent leur pouvoir avec l'aide de la France. Les Maharajahs remettent leur sort entre les mains des Anglais. S'engage alors une succession de guerres et de batailles conclues par la défaite finale des Marathes devant les Anglais, à Pune en 1819.

Dès l'origine, l'East India Company (Compagnie britanniques des Indes orientales) a fondé son pouvoir sur les princes locaux régnant sur de petits royaumes indépendants. En échange du maintien de leur statut et de leur rang, ces souverains - les Maharajahs - acceptaient de céder aux Britanniques la réalité du pouvoir politique et commercial. L'Empire britannique assume les dépenses militaires, et les princes n'ont plus qu'à se soucier de garantir les symboles de leur pouvoir. Grâce aux économies réalisées sur les dépenses militaires et à la munificence des Britanniques, les Maharajahs accumulent des fortunes considérables. Mieux : ils prennent goût pour le mode de vie à l'occidentale. C'est ainsi que l'on vit le Nawab d'Arcot, Muhammad Ali Wallajah (fin du XVIIème siècle), recevoir ses sujets dans un palais décoré comme une mansion londonienne. Un autre prince, Toloji Raje, décora ses salons de portraits de George III. Tout y était : lustres, trumeaux, horloges, gravures, lampes, couverts en argents, piano, meubles venus d'Angleterre, mais aussi les moeurs alimentaires - thé, biscuits, crudités. L'anglomanie semblait à son comble.

La révolte des Cipayes éclata en 1857 pour contester la puissance britannique. Elle passe pour le premier épisode de la guerre d'indépendance de l'Inde. Elle éclata au sein même de l'armée de la Compagnie des Indes, le terme de "cipaye" désignant les soldats hindous ou musulmans de cette armée. La répression fut féroce - on parle de dix millions de morts indiens - et s'acheva en 1859. L'écrasement de la révolte amena l'Angleterre à renforcer sa mainmise sur le pays. Le dernier empereur moghol fut exilé. La Compagnie des Indes fut dissoute et l'Inde rattachée directement à la Couronne britannique. Un Vice-Roi des Indes est désigné (en 1877, la Reine Victoria se proclamera même Impératrice des Indes). L'Inde est divisée en provinces. L'armée est réorganisée. Mais en même temps, les leçons de la révolte sont tirées : les spoliations diminuent, la liberté religieuse augmente. Commence alors la période dite du Raj britannique, qui durera jusqu'à l'indépendance en 1947.

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Alexis de Lagrange, "Djeipour, palais du Radjah". Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski, musée d'Orsay.

Dans cette nouvelle organisation, les "rajas" (rois) prennent une place essentielle de relais de la puissance britannique dans les provinces. Ils sont honorés tout particulièrement : on leur octroie des armoiries de l'Empire britannique, on les convie aux festivités royales, par exemple au couronnement de Victoria à Delhi, on les admet dans les ordres de chevalerie britannique, on les décore (l'Etoile des Indes est créée en 1861), une Chambre des Princes est créée en 1920, etc. Les "rajas" sont même souvent dénommés "Maharajas" (grands rois), ce qui ne va pas sans leur donner des idées de grandeur - il fallut édicter une loi pour leur interdire le port d'une couronne ! En 1947, lors de l'indépendance, on dénombrait 562 Etats princiers, dont une grande partie n'excédait pas 10km2...

L'anglomanie galopante devint alors un mode de vie général. Influencés par des précepteurs britanniques, les familles princières s'européanisèrent à grande vitesse, depuis les vêtements jusqu'aux sports pratiqués (cricket) en passant par l'architecture. On envoyait ses enfants à Oxford et Cambridge. Les Maharajahs devinrent ainsi des clients de marque pour les grandes maisons de luxe européennes.

Dans un premier temps, les fournisseurs vinrent massivement en Inde présenter leurs créations - Cartier, Boucheron, Baccarat, Louis Vuitton, et plus tard Rolls Royce, se plièrent à l'exercice. Par la suite se développa une habitude qui devait faire le profit des grandes maisons européennes : le voyage en Europe.

Le voyage, d'abord effectué sur invitation du gouvernement pour les jubilés royaux, devint un rituel organisé sous les auspices de l'agence T.Cooks & Sons. Certes, l'audience accordée par la reine Victoria restait le clou du voyage, mais la visite des capitales, des musées, voire de la campagne anglaise, occupèrent une place grandissante. La visite chez les grands tailleurs et les grands joailliers fit rapidement figure d'incontournable. Les fortunes dépensées par les Maharajahs dans les magasins et dans les plus grandes maisons leur valurent une réputation qui bientôt les précéda. Sans doute la  maison Christofle frémit-elle encore de la commande d'un lit en argent massif incrusté passée en 1882 par le Nawab (souverain d'une province musulmane) de Bahawalpur.

Au tournant du siècle, les Britanniques commencèrent à voir d'un mauvais œil les dépenses mirobolantes des Maharajahs, les dettes qu'ils contractaient, le désintérêt qu'ils manifestaient pour leur administration - et ils imposèrent que le gouvernement donne sa permission à de telles excursions. Cette sévérité n'empêcha nullement le glissement graduel vers l'indépendance, proclamée en 1947, et qui devait marquer la fin des Maharajahs.

Ainsi, pendant les quelques décennies de la deuxième moitié du XIXème siècle et jusqu'en 1947, la figure mythique, fascinante, romanesque du Maharajah aura émergé dans un halo fantasmatique avant de s'évanouir dans les détours de l'Histoire.

Exposition " Les derniers Maharajas " . Fondation Pierre BergŽ Yves Saint Laurent.Paris.Fev 2010. © Luc Castel
Exposition " Les derniers Maharajas ". Fondation Pierre Bergé -Yves Saint Laurent, Paris. Février 2010 © Luc Castel

Fastes occidentaux de Maharajahs, créations européennes pour l'Inde princière, Amin Jaffer, Citadelles et Mazenod, 2007.

Deux articles :
Les Maharajahs d'hier et d'aujourd'hui, par A.J Guérin, avril 2014.
Les Maharadjas: des fastes d'hier à la réalité d'aujourd'hui, Dandy magazine, avril 2014.

 

Vue de l’exposition « Les derniers Maharajas » présentée à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. © Luc Castel, 2010


"Kundan" et "Art de l'émail" : deux techniques artisanales traditionnelles

Le caractère somptueux des bijoux indiens tient à un double travail : l'agencement des pierres précieuses d'un côté du bijou et l'art de l'émail et des couleurs de l'autre côté.

Turban ornament (front), gold with diamonds, Jaipur, late nineteenth century
Sarpech, ou ornement de turban en or et diamants, revers émaillé. Jaïpur, 1825-1875. H. 10,5 cm; l. 19,2 cm. @The Al Thani Collection 2013. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming.
turban de dos
Revers émaillé. @ The Al Thani Collection. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming.

Ces deux techniques joaillières combinées sur un même bijou s'appellent Kundan et émaillage. Elles sont présentes que le bijou date de l'époque moghole ou de l'Inde moderne. Côté face, on voit les gemmes serties selon la technique kundan et, au revers, les émaux multicolores.

 

Paire de bracelets. Or, rubis, perles et diamants, revers émaillé. Jaïpur 1775-1825. D. 7,2 cm chaque. Collection Al Thani. Tous droits réservés.


Les joyaux de l'Inde sous l'Empire Moghol

La dynastie des Moghols a gouverné la majeure partie du sous-continent indien à partir du XVIème siècle jusqu'au milieu du XIXème siècle, avec un essoufflement marqué dès le début du XVIIIème siècle.

Sous les règnes des trois souverains, Bâbur (1526-1530) fondateur de l'empire Moghol, Humâyûn (1530-1556) et Akbar (1556-1605), les Etats islamiques indiens s'unissent progressivement et parviennent à étendre leur domination à la presque totalité du sous-continent au XVIIème siècle. Cela grâce à un trésor public et une administration bien gérés, à un rituel de cour visant à en imposer aux factions et à une politique d'ouverture vis-à-vis des élites non musulmanes.

Le persan, en raison de la culture iranienne à laquelle appartenait les dirigeants, devient la langue officielle de la cour et de l'administration.

Le faste est le maître-mot des XVIème et XVIIème siècles.

Il se caractérise par un registre décoratif exubérant. Les plantes et les fleurs prédominent dans les motifs ornementaux de l'Inde Moghole et imprègnent tous les arts de la cour : arts du textile, arts du livre, architecture et arts décoratifs, et bien sûr la joaillerie.

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Bague d'homme en or, sertie de diamants de Golconde et en son centre d'un rubis.Cette bague a probablement été réalisée pour un sultan ou un prince du Deccan. XVIIème-XVIIIème siècle, Deccan, Inde. Courtesy of Ms Samina Khanyari.