Des Maharajahs aux stars hollywoodiennes : A.V. Shinde

Pour clore le cycle des bijoux indiens du XVIème au XXème siècle, il sera question d’un très grand dessinateur de joaillerie indien, A.V Shinde. Il travailla à Bombay dans les années 1940 et 1950 – principalement pour une clientèle de Maharajahs – puis devint à partir des années 1960 le principal créateur de bijoux de la maison Harry Winston à New York.

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A droite : collier de diamants (283 carats) créé par A.V Shinde pour Harry Winston en 1980. A gauche : Collier d’émeraudes et de diamants créé par A.V Shinde pour Nanubhai en 1952. Ce collier aux émeraudes « mine ancienne « , c’est-à-dire provenant des mines de Muzo et de Chivor en Colombie. Il fut acquis par un Maharajah et appartient à une collection privée. Crédit photo Assouline

Son nom demeure peu connu du grand public, pourtant il a – comme tant de dessinateurs continuent aujourd’hui à le faire anonymement voire secrètement – contribué à donner ses lettres de noblesse à la maison de joaillerie Harry Winston.

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Reema Keswani, une créatrice d’origine indienne a eu le privilège d’interviewer ce Maître régulièrement pendant trois ans. Elle a tiré de ses entretiens un livre paru chez Assouline sous le titre Les bijoux de Shinde, qui raconte la vie extraordinaire et pourtant difficile de cet homme, depuis son enfance dans une famille très modeste jusqu’aux lumières d’Hollywood. Il n’y a pas lieu de détailler ici la biographie que le livre expose parfaitement : je ne retiendrai que quelques dates majeures favorisant une bonne compréhension du  style et de l’art de Shinde.

[section_title title= »Portrait d’un créateur indien »]

Ambaji Venkateshwara Shinde est né le 22 décembre 1917 sur la côte ouest de l’Inde, à Mapusa (près de Goa). Son talent de dessinateur s’est révélé précocement et il a eu la chance de pouvoir étudier à la J.J School of Art de Bombay, une des meilleures écoles de la ville à l’époque, dont il est sorti en 1937 avec un diplôme de « créateur de tissus ».

Les hasards de la vie (ou plutôt la destinée, puisque nous sommes en Inde), ont permis à Shinde de trouver un premier travail non pas dans l’univers du textile, mais dans l’une des principales bijouteries de Bombay, la Narauttan Bhau Jhaveri. C’est là que Shinde a appris les techniques de fabrication et les mécanismes joailliers. Ses croquis, gouaches et aquarelles révèlent ce sens aigu de la précision qu’on acquiert auprès d’artisans.

En 1938, Shinde a dessiné les bijoux pour le couronnement du Maharajah de Baroda. C’est encore l’âge d’or des Maharajahs, et les dessins de Shinde traduisent l’opulence et le goût de l’ornementation si typiquement indiens.

En 1941, il suit le gérant du magasin lorsqu’il ouvre sa propre boutique, nommée Nanubhai. Elle deviendra rapidement la joaillerie attitrée de la cour.

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Aquarelle originale d’un collier kundan indien traditionnel créé par A.V Shinde et serti avec des diamants, des pierres de couleur et des perles vers 1945. Collection privée. Crédit photo Assouline

Shinde affirme son style dans la sérénité de ces années. La création pour lui est profondément liée à la vocation spirituelle. Deux expériences ont particulièrement marqué sa vie professionnelle en Inde. La première, lorsqu’en 1946 il orne de plus de 1200 diamants le sari de la Begum Aga Khan à l’occasion du  jubilé de diamants.  La seconde, quand il créé des boucles d’oreilles pour une divinité du temple de Tirupati, aujourd’hui le deuxième lieu saint le plus visité et le plus riche au monde après le Vatican. Shinde dira avoir éprouvé dans les deux cas un profond sentiment de complétude.

La seconde guerre mondiale est un bouleversement. Mais c’est surtout l’Indépendance proclamée en 1947 qui crée un contexte d’instabilité politique et économique. Les activités joaillières s’en trouvent fortement perturbées. Les Maharajahs se mettent alors à vendre une grande partie de leurs bijoux. Les pièces cérémonielles et les parures ostentatoires sont les premières concernées. Leur vente doit permettre aux Maharajahs de maintenir leur train de vie, très affecté par ces vicissitudes historiques. Bientôt, le marché indien compte plus de gemmes que n’en produisent les mines. De nombreux joailliers occidentaux en profitent pour venir s’approvisionner en pierres précieuses. C’est le cas en particulier d’Harry Winston.

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A droite : Gouache et aquarelle d’un collier de diamants de couleur de Cartier créé par A.V Shinde. Il faisait partie d’une paire appartenant au Maharajah de Nawanagar. Vers 1958. Archives Harry Winston. Crédit photo Assouline

A partir de cette seconde moitié de siècle, Shinde fait évoluer son style. Il décide de rajeunir les formes indiennes traditionnelles. Les bijoux qu’il dessine s’allègent, car leurs propriétaires n’ont plus besoin d’afficher leur pouvoir par des pierres lourdes. Les montures se font donc plus discrètes et plus délicates.

Shinde rencontre Monsieur Winston chez Nanubhai en 1955. Cinq ans plus tard, à 43 ans, il quitte l’Inde pour la première fois et commence une nouvelle vie au sein de la maison Harry Winston. En 1966, il sera nommé principal créateur de ses bijoux dans le monde (à gauche du visuel ci-dessus, mais malheureusement ici illisible, la lettre datée du 10 juin 1966 d’Harry Winston à A.V Shinde le nommant à ce poste). Son intégration au sein de la maison Winston ne se déroule pas sans heurts. Il éprouve des difficultés à obtenir son visa et doit rester deux ans à Genève, loin des siens. Puis, à son arrivée à New-York, le directeur artistique de l’époque, Nevdon Koumrian, se montre ouvertement hostile. Ce conflit se résorbera avec les années et Koumrian recommandera Shinde pour lui succéder.

De 1966 à 2000, Shinde est le créateur en chef des bijoux Harry Winston monde. Il ne cessera d’y prouver cette capacité à évoluer qui semble être sa marque de fabrique. Chez Harry Winston, Shinde découvre un nouveau sens des proportions, il s’adapte à un style qui utilise le moins de métal possible et intègre l’idée que dans ses nouvelles créations, les pierres doivent être comme « suspendues en l’air ». On est loin des premières créations, encore imprégnées de l’art ornemental indien.

Chez Harry Winston, Shinde a l’occasion de travailler sur des pièces spectaculaires : il utilise des pierres parmi les plus rares comme le diamant de 50,67 carats appelé « l’Etoile du désert », ou le « Star of Independance », un sublime diamant piriforme de 75,52 carats. Shinde eut même à dessiner des parures avec des pierres historiques comme les diamants d’Indore qu’il a remontés en collier en 1976.

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A gauche : Les diamants d’Indore, retaillés et montés en un collier créé par A.V Shinde. A droite : Gouache et aquarelle d’un collier de diamants créé par A.V Shinde pour Harry Winston. Crédit photo Assouline

Mais c’est surtout pour ses motifs de bouquets et de guirlandes que Shinde est connu. Ces motifs sont du reste devenus une des principales caractéristiques du style Harry Winston,

Pendant la seconde partie de sa vie, il se fait une clientèle parmi les têtes couronnées. La Reine d’Angleterre est une de ses fidèles. Il se constitue aussi une clientèle internationale de gens fortunés. Les stars hollywoodiennes raffolent de son style aérien. En 1999, par exemple, Gwyneth Paltrow portait un collier créé par Shinde pour recevoir son Oscar.

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Collier créé par Shinde chez Harry Winston. 1999

Même s’il a toujours fui les honneurs publics, Shinde jouit d’une très grande reconnaissance auprès des gens du métier et des clients avisés. Il suscite toujours l’admiration de ses pairs pour sa profonde compréhension de la façon de monter et agencer les pierres, ainsi que pour la beauté de ses dessins.

A.V. Shinde est décédé à New-York en avril 2003. Il a fait don de plus de 5000 croquis à la bibliothèque du GIA afin de participer à la formation des futurs créateurs de bijoux.

[section_title title= »Interview de Reema Keswani, biographe autorisée de Shinde »]

Capucine J : Lorsque Monsieur Shinde a commencé à travailler en 1937, ses créations étaient de signature « indiennes » : des bijoux aux formes indiennes traditionnelles, avec le symbolisme des parures anciennes. Quelles en étaient les caractéristiques? Le poids des bijoux, les tailles importantes des pierres?

Reema Keswani : Shinde a été influencé par les temples et les fables mythologiques de son enfance passée à Mapusa, dans la région de Goa. En outre, chaque Etat indien a un style et un goût  propres à sa géographie, à sa langue et à sa culture. Shinde s’est appuyé sur ces influences régionales pour créer des bijoux capables de parler à la population locale à travers à la symbolique des pierres précieuses, ou la référence à la flore et la faune locales. En conséquence, il a été recherché comme  « joaillier de la cour » par de nombreux États indiens royaux, ainsi que par des chefs d’Etat internationaux comme l’Empereur d’Ethiopie, et par diverses cours du Moyen-Orient.

Capucine  J : L’année 1947 marque l’Indépendance de l’Empire des Indes et sa partitions en deux Etats, c’est aussi la fin de l’âge d’or des Maharajahs. Y a t-il une évolution notoire du style de Monsieur Shinde? Un changement de clientèle?

Reema Keswani : Shinde a certainement été influencé par le style dominant en Europe parce qu’à l’époque son employeur ramenait les catalogues des maisons de joaillerie européennes telles Boucheron, Van Cleef & Arpels et Cartier. C’était le premier contact de Shinde avec la création joaillière occidentale, et nous commençons à voir son style incorporer ces nouvelles influences. En outre, les clients de ses employeurs étaient également en train de changer. Avant cela, ses employeurs géraient essentiellement le marché intérieur indien, en lui-même déjà un vaste répertoire de styles avec des conceptions très différentes entre l’Inde du Nord et celle du Sud. (Rappelez-vous, la tradition indienne de l’ornement reste la plus ancienne du monde.) Ses créations ont également été recherchées par les acheteurs du Moyen-Orient. Un certain nombre de marchands de perles et de commerçants des États du Golfe Persique commandaient des bijoux pour leurs clients par le biais de Shinde et d’autres bijoutiers indiens locaux.

Capucine J :  En 1962/64 puis surtout à partir de 1966, Shinde s’installe définitivement à New-York pour travailler chez Harry Winston.
A t-il conservé une identité indienne dans ses créations?
S’est-il adapté totalement à de nouvelles demandes?
Je crois que les motifs bouquets et guirlandes sont sa signature chez Harry Winston, en voyez-vous une autre?

Reema Keswani : Parce qu’il est né et a grandi en Inde, nous ne pouvons pas écarter l’influence de son enfance et de son éducation sur son travail. Cependant, Shinde a réussi une transition en douceur de l’opulence ornementale du style indien traditionnel vers l’esthétique plus affinée, plus moderne, qui caractérise le monde occidental de la deuxième moitié du XXème siècle.

Capucine J : Peut-on définir une ligne directrice dans les créations sophistiquées de Monsieur Shinde durant ses six décennies d’activité?
Qu’est-ce qui serait « la patte » de celui qu’on nomme « un des plus grands joailliers du XXème siècle? »

Reema Keswani : Pour le dire simplement, A.V. Shinde savait distiller l’opulence de la tradition des ornements indiens royaux dans cette brillance glacée qui est la pierre angulaire de l’héritage de Harry Winston. On ne saurait sous-estimer son influence sur le style joaillier du XXème siècle. Ses dessins restent iconiques et légendaires. On constate son influence dans les dessins de beaucoup de « hauts joailliers » contemporains. Je suis ici, dans mon bureau, et je regarde un collier de rubis et diamants réalisé par Shinde en 1952. Aujourd’hui, ce collier ne semblerait déplacé dans aucune des vitrines de joailliers des plus grandes capitales du monde. Tels sont la signature et le legs de Shinde : une élégance intemporelle qui a su et saura toujours durer.

***

Je remercie très vivement Reema Keswani pour cette interview.

[section_title title= »Pour aller plus loin »]

Reema Keswani
GOLCONDA
55 West 47th Street, Suite 980
New York, NY 10036
 www.golcondajewelry.com

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Shinde Jewels,  Reema Keswani, Assouline

Les bijoux de Shinde, Edition française.

Harry Winston, written by Harry Winston, Foreword by Andre Leon Talley. Edition Rizzoli

Vente aux enchères : Christie’s, Important jewels, vente 17284, Londres, 27 novembre 2019.

A RARE AND IMPORTANT DIAMOND NECKLACE, SHINDE
Elongated baguette, rectangular and square-cut diamonds, inner circumference 43.0 cm, circa 1954, unsigned. Lot 356. @ Christie’s
A RARE AND IMPORTANT DIAMOND NECKLACE, SHINDE
Elongated baguette, rectangular and square-cut diamonds, inner circumference 43.0 cm, circa 1954, unsigned. Lot 356. @ Christie’s

 

Visuel de « une » : Collier d’émeraudes et de diamants Harry Winston.

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