« Kundan » et « Art de l’émail » : deux techniques artisanales traditionnelles

Le caractère somptueux des bijoux indiens tient à un double travail : l’agencement des pierres précieuses d’un côté du bijou et l’art de l’émail et des couleurs de l’autre côté.

Turban ornament (front), gold with diamonds, Jaipur, late nineteenth century
Sarpech, ou ornement de turban en or et diamants, revers émaillé. Jaïpur, 1825-1875. H. 10,5 cm; l. 19,2 cm. @The Al Thani Collection 2013. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming.
turban de dos
Revers émaillé. @ The Al Thani Collection. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming.

Ces deux techniques joaillières combinées sur un même bijou s’appellent Kundan et émaillage. Elles sont présentes que le bijou date de l’époque moghole ou de l’Inde moderne. Côté face, on voit les gemmes serties selon la technique kundan et, au revers, les émaux multicolores.

 

Paire de bracelets. Or, rubis, perles et diamants, revers émaillé. Jaïpur 1775-1825. D. 7,2 cm chaque. Collection Al Thani. Tous droits réservés.

[section_title title= »Le Kundan »]

 

Fish earrings front
Paire de boucles d’oreilles. Moghole ou Deccan, Inde, Fin XVIIIème – début XIXème siècle. Fabriquées à partir d’or pur, serties selon la technique kundan avec des diamants de Golconde et ornées de perles naturelles . Décor floral sur le haut du bijou et pendentifs poissons (macchli). Les motifs de poissons symbolisent dans de nombreuses cultures , y compris en Inde , l’abondance , la longévité , la productivité. Le poisson est de bon augure pour les hindous ainsi que pour les musulmans dans la culture indienne. Courtesy of Samina Inc.

Le Kundan repose sur le travail de l’or pur 24 carats (« Kundan » signifie « or pur »). Il semblerait que cette technique d’incrustation ait été pratiquée exclusivement en Inde et qu’elle y ait été la seule technique traditionnelle de sertissage des pierres précieuses.

Le « Kundan » trouverait son origine dans les cours royales du Rajasthan et du Gujarat et se serait principalement développé dans les villes de Jaipur et de Bikaner.

Manuel Keene qui a rédigé le magnifique catalogue de l’exposition Le Trésor du Monde autour de la collection Al-Sabah explique que « l’or est travaillé par formage, au marteau, jusqu’à obtenir d’étroites bandes de métal extrêmement malléable à température ambiante. A un tel degré de pureté, une pression à l’aide d’un outil en acier suffit pour provoquer une liaison moléculaire. Ce type d’outil sert, au départ, à plaquer l’or en feuille autour de la pierre puis à le découper, mettre en forme et polir au gré des fantaisies de l’artiste. L’or travaillé selon la technique kundan peut-être appliqué sur n’importe quelle surface rigide et, comme les soudures sont inutiles, il autorise une liberté quasi-totale, que le travail soit effectué avec des émaux ou des pierres précédemment serties, voire des matériaux organiques comme le bois ou l’ivoire ».

Afin de mieux saisir cette technique, voici le petit film réalisé dans les ateliers de la maison Amprapali de Jaipur par le Victoria & Albert Museum qui montre un artisan indien en train de sertir des boucles d’oreilles de diamants selon la technique kundan.

[section_title title= »L’Art de l’émail »]

Fish earings back
Voici le recto de la paire de boucles d’oreilles présentée ci-dessus. Origine Moghole ou Deccan, Inde, Fin XVIIIème – début XIXème siècle. Ce côté est émaillé de motifs floraux en son haut et on retrouve les motifs de poissons en pendentifs émaillés en rouge, vert, bleu, noir, blanc et or. Courtesy of Samina Inc. www.saminainc.com

L’art de l’émail fut introduit par des joailliers européens arrivés en Inde au XVIème siècle et au début du XVIIème siècle. Il s’agit là d’une première convergence entre les traditions artistiques indiennes et européennes.

L’émail est un des éléments les plus sophistiqués de la joaillerie Moghole. Même si l’usage de cet art est limité au dos ou aux surfaces internes des pièces joaillières et objets décoratifs, les émailleurs de la cour ont produits des œuvres remarquables. Cet art se répandit ensuite très largement dans le sous-continent indien et les artisans-émailleurs de la cour Moghole devinrent rapidement maîtres dans cet art complexe.

L’émail indien dans son ensemble reste fidèle à des couleurs typiques et à une fabrication inchangée au cours des siècles. L’émail indien champlevé est considéré comme étant l’émail par excellence. Hans Nadedelhoffer dans son ouvrage de référence sur Cartier donne pour définition de la technique d’émaillage champlevé : « qui consiste à graver sur la base de métal des lignes ou des alvéoles qui sont remplies de poudre d’émail de différentes couleurs puis passées au four. »

Les motifs décoratifs de Jaipur sont les plus anciens et utilisent souvent un même modèle : des motifs floraux,végétaux ou animaliers (motifs dérivés des décorations architecturales impériales mogholes) sur fond rouge, vert ou blanc .
L’émail rose translucide sur fond blanc vient généralement de Bénarès, avec « des motifs de lotus, de feuilles et d’oiseaux, influencés au XVIIème siècle par Ispahan ». (H. Nadelhoffer).

13892
Paire de bracelets « Makara ». circa 1890, Bénarès, Inde @Faerber Collection 

Le makara appartient au bestiaire mythologique de l’Inde, c’est une créature propice à tête d’éléphant et au corps de poisson liée à la fécondité. Ces bracelets indiens de Maharani ont été découverts par le grand public en France lors de la vente des bijoux de Brigitte Bardot le 17 juin 1987 à l’hôtel Drouot. Plus tard, ils ont appartenu à une autre célèbre actrice, grande collectionneuse de bijoux, Maria Félix. Aujourd’hui, ils sont conservés au sein de la prestigieuse collection Faerber. Décrit par Françoise Cailles et Jean-Norbert Salit dans Le prix des bijoux, 1986-1987-1988  « chaque bracelet est rigide, en or émaillé polychrome rehaussé de diamants de forme irrégulière et de diamants table en sertissure . Il se termine par deux protomés d’éléphants affrontés, les trompes enlacées, les langues sont faites de rubis ».

Quant à la ville de Lucknow, ancienne capitale des nababs de l’Aoudh jusqu’en 1856 (aujourd’hui capitale de l’Uttar Pradesh), les couleurs dominantes des émaux étaient le bleu et le vert – couleurs qui influenceront fortement les maisons de joaillerie européennes au début du XXème siècle.

Bague d'archer en argent émaillée bleue et verte. Lucknow, India. Fin XVIII. Courtesy of Christie London 6 octobre 2008 lot 40
Bague d’archer en argent émaillée bleue et verte. Lucknow, India. Fin XVIII. Courtesy of Christie’s London. SALE 5334. ISLAMIC WORKS OF ART & TEXTILES 6 October 2008 London, South Kensington

A regarder ici, toujours réalisé par le Victoria & Albert museum, ce court film qui révèle en images cet art de l’émail par un artisan de Jaipur.

Ces deux techniques traditionnelles de sertissage kundan associé à l’émaillage sont toujours utilisées par les joailliers indiens de nos jours, particulièrement à Jaipur. Elle reste donc très ancrée dans l’imaginaire indien : même le cinéma bollywoodien a exploité les splendeurs de cette tradition.

[section_title title= »Jodhaa Akbar, Bollywood et les joyaux Moghols »]

Ainsi, en 2008, un film intitulé Jodhaa Akbar a donné une idée de la splendeur des temps passés et de la magnificence des joyaux Moghols.

Aishwariya Rai dans Jodhaa Akbar 2008
Aishwariya Rai à l’affiche du film Jodhaa Akbar 2008. http://www.jodhaaakbar.com/

Sur fond de conquête de l’Inde au XVIème siècle par l’Empereur musulman Jalaluddin Muhammad Akbar, cette fresque épique (controversée!) relate les amours entre une princesse rajpoute hindou, jouée par la très belle et très célèbre star bollywoodienne Aishwarya Rai et le premier empereur Mogol Akbar, joué par Hritnik Roshan.

Ce film célèbre toute une époque chère au cœur des Indiens. C’est pourquoi l’exactitude historique y joue un rôle important. Il aura fallu de longues recherches à travers les musées, les collections privées et les peintures anciennes pour réaliser une synthèse entre le style rajathani (principalement des bijoux en or) et le style moghol (principalement des pierres précieuses). Au total huit ensemble auront été créé pour l’Empereur et treize parures pour la princesse. Lors de la scène du mariage entre les deux dynasties des Rajpouts et des Moghols, l’actrice portait 3,5 kg de bijoux! Tous les bijoux du film ont été réalisé par les ateliers de la maison Tanishq. Il aura fallu trois générations, deux cents artisans et plus de deux ans pour recréer les quatre cents kilos de bijoux du film dans l’esprit du XVIème siècle !

Les joyaux Moghols dans le film Joghaa Akbar
Aishwariya Rai et Hritnik Roshan à l’affiche du film Jodhaa Akbar 2008. http://www.jodhaaakbar.com/

 

Il suffit de consulter les principaux sites de joaillerie indienne tels Amrapali, Tanishq, Gem Palace ou Surana Jewellers pour constater à quel point les bijoux kundan font partie intégrante de la joaillerie actuelle. Encore aujourd’hui, ils sont un cadeau de choix offert à la mariée pour son trousseau dans les mariages traditionnels.

 

Bejeweled Treasures, the Al Thani Collection, Susan Strong, V&A

Le Trésor du monde, Al-Sabah Collection, Kuwait National museum, Thames & Hudson

Cartier, Hans Nadelhoffer, Editions du regard