Joyaux royaux français

Louis-Philippe à Fontainebleau : variations sur le bijou romantique

Louis-Philippe Ier, dernier roi des Français (r.1830-1848) semble être le personnage  incontournable de cet automne-hiver 2018-2019!

Le Château de Versailles a ouvert le bal en lui consacrant dans ses galeries du XIXème siècle une magnifique exposition qui raconte la transformation du palais des Bourbons en un musée dédié "à toutes les gloires de France", et qui durera jusqu'au 3 février 2019.

Le Domaine de Chantilly prolongera cette immersion dans la Monarchie de Juillet dès le 23 février 2019 avec son exposition sur Eugène Lami, peintre et décorateur de la famille d'Orléans.

Le Château de Fontainebleau, quant à lui, met en scène dans ses Grands Appartements deux cents oeuvres qui apportent un remarquable éclairage sur la personnalité de ce souverain et sur son époque, toutes deux souvent méconnues. Parmi ces oeuvres figurent des bijoux offrant une intéressante plongée dans les diverses formes joaillières à l'époque romantique.

Nous avons rencontré à ce sujet Oriane Beaufils, conservatrice du patrimoine et Vincent Cochet, conservateur en chef du patrimoine au château de Fontainebleau, commissaires de l'exposition "Louis-Philippe à Fontainebleau, le Roi et l'Histoire". 

"Ce que nous avons voulu mettre au centre de cette exposition, c'est le château. La restauration de Fontainebleau nous est apparue comme un élément déclencheur d'un renouveau exubérant des arts de l'ornement. De façon thématique, nous avons mis en lumière les décors et les transformations effectués par Louis-Philippe avec des objets, des dessins préparatoires, des oeuvres qui évoquent le climat dans lequel ces créations et restaurations se sont faites" explique Vincent Cochet.

L'exposition présente des bijoux ayant appartenu à la famille royale d'Orléans. Nous retrouvons de nombreux grands joailliers de l'époque tels que Bapst, Mellerio,  Morel & Cie, Jean-Baptiste Jules Klagmann ; d'autres qu'on aurait aimé voir représentés tel François-Désiré Froment-Meurice voient néanmoins leur oeuvre référencée dans le catalogue de l'exposition. Le bijou est, une fois encore, le prisme étroit à travers lequel se lisent les grands courants artistiques et les temps forts de l'Histoire de France.

Quatre thématiques émergent des bijoux et portraits présentés. Toutes montrent la grande richesse artistique de cette époque et soulignent l'étonnante influence des arts bellifontains.


Les bijoux de l'Impératrice Eugénie : de l'apogée à la chute

Avec la naissance du prince impérial en mars 1856, l’Impératrice s’affirme dans sa position et ses goûts : certains joyaux, pourtant très récents, sont impitoyablement démontés.

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Détail de la famille Impériale. Tableau de Gérôme "Réception des ambassadeurs de Siam à Fontainebleau par Napoléon III". 1864. @Château de Versailles. L'Impératrice Eugénie porte sur ce tableau son collier de perles à quatre rangs appartenant aux Diamants de la Couronne et le diadème grec dans sa seconde version, surmonté du diamant le Régent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parmi les bijoux démontés figure le diadème de Viette : « il ne plaisait pas beaucoup à la souveraine, qui le trouvait écrasant, non comme poids peut-être, mais comme volume ; elle le porta rarement, et disait volontiers, en faisant allusion aux flammes des rinceaux et à leur aspect un peu diabolique, que c'était un bijou bon pour Lucifer ! » . (Henri Vever, op.cit.).

Les pierres récupérées vont servir à l’élaboration dès le mois de juillet 1856 par Alfred et Frédéric Bapst d’un très sage diadème grec au classicisme de bon aloi, incluant comme son malheureux prédécesseur échevelé le Régent en son centre .

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Une troisième version plus tardive du diadème grec sans le diamant le Régent. Photo Berthaud 1887.

De la même manière le peigne de Viette est démonté et fera place, à l’occasion des festivités du baptême du prince impérial, à un autre peigne à pampilles encore plus imposant, également par les Bapst, comportant entre autres le diamant rose Hortensia : « Elle portait une large ceinture en diamants et un grand peigne à pampilles, monté spécialement pour la circonstance, qui formait sur le chignon et jusque sur le bas de la nuque comme une cascade mouvante de diamants » .

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Diamant rose à cinq pans dit « Hortensia » – RMN-Grand Palais / Droits réservés (Musée du Louvre)
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Le grand peigne à pampilles (arrière de tête) avec le diamant Hortensia au centre de la Galerie. Six des sept étoiles et les trois roses de haie de l'Impératrice. Photo Berthaud de 1887

Toujours en 1856 l’éventail de Mellerio, pourtant neuf de l’année précédente, est démonté pour la création par les Bapst de sept étoiles à six branches , sans doute directement inspirées de celles livrées par Koechert pour l’impératrice Elisabeth d’Autriche.

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Portrait par F-X Winterhalter de l'Impératrice d'Autriche Elisabeth de Bavière dite "Sissi". @RMN-GP. Agence Bulloz

Eugénie n’hésite donc pas à imiter ce qui se produit dans les cours voisines.

En 1863 la Maison Bapst lui livre ainsi un diadème russe, vraisemblablement copié sur celui observé lors du séjour de la grande duchesse Marie de Russie en France en novembre 1859.


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Mais l’inspiration la plus notable de l’impératrice, l’influence quasi mystique sur ses goûts, son modèle par excellence est bien entendu le XVIIIème siècle en général et Marie-Antoinette en particulier.

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L'impératrice Eugénie en Marie-Antoinette par Winterhalter. 1854.@Metropolitan Museum of Art, New-York.

Cette passion, vue par certain à la cour comme mal venue et quelque peu masochiste, va être largement le fil conducteur de nombre de ses décisions en matière vestimentaire, véhiculées par une presse avide de décrire les toilettes de l‘impériale icône, influençant les modes d’une nation et même au delà. En matière de joaillerie ce retour au XVIIIème siècle se retrouve dans un vocabulaire ornemental fait de rubans, fleurs, bouquets, feuillages, joncs enrubannés et nœuds dits à la Sévigné, déjà présent comme nous l’avons vu dès le début du règne et poursuivi dans les années 1860.

Ainsi Eugénie fait démonter la grande ceinture de Kramer en 1864 mais conserve le nœud central qui, modifié par les Bapst, serait ensuite devenu un devant de corsage .

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François Kramer – Grand noeud de corsage de l’Impératrice Eugénie – Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

Dans le même esprit la maison Bapst, toujours, avait confectionné en 1863 deux grands nœuds d’épaule d’un dessin parfait extrêmement élégant, reliés entre eux par un grand collier de quatre rivières de diamants. A la même période elle fournit également un ornement de coiffure composé de guirlandes de feuilles de lierre totalisant 477 brillants .

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Les noeuds d'épaule et le collier aux quatre rivières. Photo Berthaud de 1887.

Si la mode de l’Ancien Régime demeure une constante, les goûts de l’impératrice, et des femmes de son cercle, savent aussi évoluer au rythme des grands événements du règne.

 

 


Les bijoux de l'Impératrice Eugénie

Par Nicolas Personne

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Médaillon-pendentif ouvrant de l’impératrice Eugénie, avec son écrin. Compiègne, musée national du palais de Compiègne C.2009.005. Or ou Métal doré ; émail

Les dirigeants de Christie, Manson & Wood peuvent être satisfaits. En effet en ce début d’après-midi du 24 juin 1872 les salles de vente du 8 King Street à Londres ne désemplissent pas.

La raison d’une telle affluence se résume en cent-vingt-trois lots présentés au plus offrant. Une simple liste fait office de catalogue, dressée sous le pudique titre « A portion of the magnificent jewels, the property of a distinguished personnage ». L’assemblée, constituée d’experts et de joailliers de renom tels que S.J. Phillips et Garrard, et des représentants des plus grands noms de l’aristocratie, n’est cependant pas dupe : il s’agit bien là d’une partie du fabuleux écrin personnel de l’impératrice Eugénie . L’ex souveraine s’est en effet résolue à se séparer des bijoux de sa collection personnelle, dont elle avait emporté une partie en exil, cependant que l'autre partie avait été mise en sécurité et envoyée en Angleterre après la chute de l'Empire - cela afin d’adoucir les rigueurs de l’exil de la petite cour impériale rassemblée à Camden Place, Chislehurst, à quelques lieues de la capitale britannique. Alors que Napoléon III, conspirateur devant l’éternel, nourrit sans doute quelques velléités de retour en terre française, Eugénie a-t-elle jeté un dernier regard désolé sur ces parures qui furent les attributs privilégiés de son règne ?

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Montre-châtelaine de l'Impératrice Eugénie. 1853. Jules Jean-François Fossin. Rueil-Malmaison, musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau 1853 Or ; diamant taillé en rose ; perle baroque ; émail

 


Le Second Empire à Orsay : entretien avec Hubert le Gall, scénographe

Créateur de mobilier renommé, Hubert Le Gall est aussi un scénographe recherché. Depuis une quinzaine d’années, il a signé maintes scénographies d’exposition, en France comme à l’étranger. Probablement avez-vous déjà aperçu son travail au musée Jacquemart-André lors des expositions Van Dyck (2008) ou Canaletto-Guardi (2012). Sinon au Grand Palais pour Mélancolie, Génie et folie en Occident (2005). Ou alors au Musée de l’Orangerie pour Frida Kahlo-Diego Rivera, l’art en fusion (2013) ? Peut-être était-ce au Musée Maillol avec Les Borgia (2014), ou encore l’année dernière au Musée d'Orsay pour l’exposition « Pierre Bonnard, peindre l’Arcadie ».

Cet automne, du 27 septembre 2016 au 15 janvier 2017, le musée d’Orsay a une nouvelle fois fait appel à Hubert le Gall pour orchestrer la scénographie de l’exposition « Spectaculaire Second Empire » qui marque les trente ans du musée.

L’exposition présente en une scénographie admirable l’éclectisme des plus beaux objets créés par la manufacture impériale de Sèvres, des Gobelins ou de Beauvais, les orfèvres Christofle et Froment-Meurice, la Maison Mellerio dits Meller, le bronzier Ferdinand Barbedienne (1810-1892) et aussi les ébénistes Alexandre-Georges Fourdinois (1799-1971) et Charles-Guillaume Diehl (1811-1885) etc...

Hubert le Gall a accepté de partager sa vision de la « fête impériale ».

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Fête de nuit aux Tuileries le 10 juin 1867, à l'occasion de la visite des souverains étrangers à l'Exposition Universelle. Pierre Tetar Van Elven (1828 - 1908) Musée Carnavalet - Histoire de Paris/ Roger-Viollet

Les Diamants de la Couronne au Musée du Louvre (mise à jour de février 2020)

Présentés dans la Galerie d’Apollon, les Diamants de la Couronne retracent l’histoire du Trésor de France depuis le premier fonds créé par François Ier - dont subsiste la « Côte de Bretagne » - jusqu'aux bijoux de l’Impératrice Eugénie, avec néanmoins certaines disparités selon les époques. Le XIXème siècle est le siècle le mieux représenté tout simplement parce que c’est le siècle le plus proche du nôtre : cela a épargné à certains bijoux demeurés dans des collections privées les avatars de l’Histoire, qui ont au fil des siècles provoqué la perte, la destruction, l’altération, la transformation de la plupart des bijoux.

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Frédéric Grasset - Une vitrine de la Galerie d'Apollon au Louvre - Photo © RMN-Grand Palais / Daniel Arnaudet

Le Louvre dispose dans ses vitrines de gemmes mais aussi de bijoux, contrairement au musée des Mines et au Muséum National d’Histoire Naturelle, qui eux présentent des gemmes et pierres historiques dont l’intérêt initial était essentiellement minéralogique.

Depuis plus de cinquante ans, le musée du Louvre mène une politique active pour réintégrer (par ses achats et grâce aux dons) des pièces de ce qui fut le Trésor national.

Sept pièces avaient été déposée en 1887. Depuis janvier 2020, ce sont vingt-trois bijoux qui sont désormais réunis dans un seul lieu, où ils sont individualisés en trois ensembles correspondant aux trois nouvelles vitrines installées au centre de la galerie : les bijoux antérieurs à la Révolution ; les bijoux du Premier Empire, de la Restauration et de la monarchie de Juillet ; les bijoux du Second Empire. Quelques superbes écrins rouges et or sont également présentés dans l'ancienne vitrine en bois doré des Diamants de la Couronne.

Vue de la galerie d’Apollon © 2020 Musée du Louvre / Antoine Mongodin. L’éclairage du décor et la sécurisation des vitrines ont été entièrement rénovés. Les nouvelles vitrines, telles des coffres-forts, ont pour mérite  de permettre une observation au plus près des bijoux présentés. La rénovation de la galerie d’Apollon a été rendue possible grâce au mécénat de la Maison Cartier.
L'ancienne vitrine des Diamants de la Couronne de France abrite désormais les somptueux écrins en maroquin rouge frappés aux armes impériales.
Ecrins des Diamants de la Couronne de France, frappés aux armes impériales sous le Second Empire et présentés pour la première fois dans les anciennes vitrines des Diamants de la Couronne. Le cartel précise que certains sont signés du gainier Jean-Baptiste-Nicolas Gouverneur (vers 1798-1859), installé alors 37,  Quai de l'horloge à Paris.
Ecrin de la  Couronne de haut de tête de l'impératrice Eugénie exécutée pour l'Exposition Universelle de 1855. Commande de Napoléon III, avec une autre couronne pour l'empereur (détruite en 1887 sauf la croix). Collection des Diamants de la Couronne ; après restauration. Don M. et Mme Roberto Polo, 1988. musée du Louvre (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

M. Jannic Durand, Directeur du département des objets d'art au musée du Louvre, à propos des Diamants de la Couronne

Capucine Juncker : Quelle est la politique du Louvre à l’égard des joyaux de la Couronne ?

Jannic Durand : Le Musée du Louvre a reçu sept pièces lors de la vente de 1887. A partir des années 1950, le Louvre s’est efforcé de rassembler quelques-uns des joyaux qui avaient été dissipés lors de cette vente.
En matière d’acquisitions, les départements du musée du Louvre sont force de proposition ; ensuite, on passe aux instances légitimes des acquisitions : la Commission des acquisitions du Louvre, puis le Conseil artistique de la Réunion des musées nationaux.
Cette politique produit des effets puisque nous avons réussi à ramener au Louvre plusieurs pièces de toute première importance. J’ajoute que nous associons volontiers, dans cette politique, les joyaux de la Couronne au sens strict et les collections personnelles des souverains.

CJ : Quels sont les grands principes d’acquisition ?

JD : Notre devoir est d’acquérir des pièces qui n’ont pas été modifiées. Une pièce remontée de nombreuses fois depuis la vente de 1887 n’a guère d’intérêt pour nous. Même si les pierres historiques peuvent être éblouissantes en elles-mêmes, les bijoux et parures doivent être dans leur état premier. Cela limite beaucoup le nombre de pièces que nous pouvons récupérer de la vente de 1887, car un nombre incalculable de bijoux ont été aussitôt dessertis.
De notre point de vue, c’est lamentable et regrettable, mais il est vrai que dessertir dans les années 1880 une pièce datant de 1840 équivaut à peu près à dessertir un bijou des années 70/80 pour nous. La dimension historique n’était pas aussi prégnante qu’elle l’est aujourd’hui, et l’origine monarchique d’une majorité de pièces faisait peser sur elles un véritable opprobre.
Depuis 1950, je résumerai nos principes d’acquisition en trois critères : intégrité, qualité et intérêt pour les collections publiques françaises.
Pour le dire autrement, s’il s’agit d’un chef-d’œuvre ayant appartenu aux joyaux de la Couronne, le Louvre tentera de se porter acquéreur.

CJ : Existe-t-il aujourd’hui un « marché » des joyaux de la Couronne ?

JD : On connaît le destin d’un certain nombre de ces joyaux après 1887 parce qu’on sait que les bijoutiers en ont desserti beaucoup, mais il y en a d’autres dont on ignore absolument tout, et qui ressurgissent. Certaines pièces dispersées en 1887 existent encore par miracle et n’ont pas été dépecées, mais elles appartiennent à des collections privées… Le Louvre n’a pas plus écho que le grand public des joyaux qui figurent dans les collections privées. Les ventes sont publiques. Je pense néanmoins que peu de particuliers possèdent des Diamants de la Couronne.
Nous nous efforçons d’acquérir à mesure que ces pièces apparaissent sur le marché, mais nous devons nous montrer opportunistes puisqu’il nous est impossible de savoir exactement ce qui subsiste et quand cela sera remis en circulation.

CJ : Quel regard les joailliers et maisons de vente portent-ils sur ce marché ?

JD : Fort heureusement, les grandes maisons de vente et les grands joailliers sont extrêmement sensibles à l’aspect patrimonial des Diamants de la Couronne. Beaucoup d’entre eux se sentent concernés et nous contactent pour nous demander si nous sommes intéressés lorsqu’ils voient passer une pièce ayant appartenu aux joyaux de la Couronne. Les Diamants de la Couronne appartenaient à l’Etat : ils étaient remis aux souverains pour leur apparat mais ne leur appartenaient pas en propre. Cette différence a été très claire dès la création des Diamants de la Couronne sous François Ier, qui correspond à la fondation de l’Etat français avec l’ordonnance de Villers-Cotterêt instituant l’état-civil, l’usage du français, ce sens de l’Etat très particulier, que les joyaux de la Couronne ont en un sens incarné pendant des siècles. Cette dimension demeure vivace.
Bien sûr, les maisons de vente ont aussi leur propre clientèle privée, qui elle aussi se montre très intéressée lorsqu’elle voit passer un Diamant de la Couronne… Le vendeur d’une pièce historique souhaite légitimement en tirer une valeur cohérente. Le plus souvent nous sommes informés et contactés. Ensuite, c’est la loi du marché qui s’applique.

CJ : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les pièces remarquables et acquisitions récentes ?

JD : Nous sommes très fiers d’avoir acquis la broche d’épaule de l’Impératrice Eugénie qui est entrée dans nos collections il y a un an exactement. Il a fallu faire des choix déchirants : nous n’avons pas acquis la broche en fleurs de groseillier d’Eugénie, qui aurait pu être intéressante pour le Louvre – et qui était en vente au même moment (Christie’s, novembre 2014)
Nous espérons que resurgiront les trois autres broches d’épaule de même dessin fournies par François Kramer en 1853 et qui ont disparu. Un rêve fou, parce que je crois qu’on n’y arrivera pas, serait de reconstituer une parure complète.
Cette broche est aussi extrêmement intéressante car elle montre, avec le diadème de perles et diamants fourni par Alexandre-Gabriel Lemonnier, que plusieurs orfèvres joailliers pouvaient être impliqués dans une même commande, et travailler dans un esprit commun.

CJ : Pourquoi cette forte présence du Second Empire ?

JD : Le Second Empire est le mieux représenté au Louvre car c’est le plus proche de nous. Même si tout avait été reconstitué sous le Ier Empire, les joyaux les plus spectaculaires et nombreux sont ceux du Second Empire et de la Restauration.

CJ : Qu’en est-il des dons ?

JD : Nous bénéficions de dons merveilleux, comme la paire de bracelets en rubis et diamants ayant appartenu à la Duchesse d’Angoulême, offerte en 1973 par Monsieur Claude Menier. Les bracelets appartenaient au Trésor et nous sont parvenus sans altération.
De même, la couronnette (couronne de chignon) offerte par Monsieur et Madame Roberto Polo en 1988 est un bijou passionnant car c’est le seul vestige des couronnes impériales de Napoléon III, en plus d’être un témoignage de la joaillerie du second empire. Un dernier exemple : le grand nœud de ceinture en diamants d'Eugénie. Son acquisition en avril 2008 a été rendue possible grâce à un legs privé de 5 millions d’euros et des crédits du Fonds du Patrimoine et du musée lui-même. C’est une pièce extraordinaire. D’abord parce qu’elle est belle, ce sont des diamants qui proviennent des collections de la Couronne, mais il est évident que c’est aussi un chef d’œuvre de la joaillerie française avec notamment cet aspect mobile des diamants qui font que lorsqu’il était porté il y avait des effets de passementerie liés au mouvement des pierres précieuses.

CJ : Une petite parenthèse : pourquoi la broche d’Eugénie s’appelle-t-elle « broche reliquaire » ?

JD : C’est une bonne question ! D’autant que je suis moi-même médiéviste et que je m’intéresse beaucoup aux objets reliquaires de manière transversale. En fait, on ne sait pas. Ce qu’on sait c’est que c’est écrit au dos de la barrette. Un reliquaire doit abriter une relique, ici où serait-elle ? Inscription d’époque, impératrice pieuse… mais mystère entier ! C’est un bijou extraordinaire, le seul bijou du Second Empire confié au Louvre en 1887.

Christophe-Frédéric Bapst. Broche dite broche-reliquaire de l'impératrice Eugénie 1855 Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle
Revers de la broche.

CJ : Par souci de protection, exposez-vous parfois des copies ?

JD : Tous les bijoux présentés dans les vitrines sont des originaux ! C’est un devoir de l’Etat, une loi française générale : pas de copies ! Il est vrai qu’une copie du diamant le Régent portée par Eugénie est au Louvre… mais elle n’est pas exposée !
Certes, cela expose les pièces aux vicissitudes de l’Histoire – comme le vol de l’épée en diamants de Charles X en 1976 dont le Louvre fut jadis victime. Mais cela ne change pas notre règle qui consiste à exposer les originaux.

CJ : Les Diamants de la Couronne pourraient-ils être prêtés à d’autres musées ?

JD : Exceptionnellement. Et il faut que le sujet le justifie pleinement. Il faut aussi que les bijoux soient prêtables – beaucoup sont très fragiles. Précisément nous allons faire un prêt au Musée d’Orsay : la petite couronne et le diadème seront prêtés pour l’exposition sur le Second Empire : « Spectaculaire Second Empire, 1852-1870 », du 27 septembre 2016 au 16 janvier 2017 au Musée d’Orsay. C’est assez rare pour être souligné !

 

Photo:La Galerie d'Apollon au Musée de Louvre
©RMN-Grand Palais / Stéphane Maréchalle


Les Diamants de la Couronne au Muséum National d’Histoire Naturelle

Parmi les trésors de sa Galerie de Minéralogie, le Muséum National d’Histoire Naturelle présente des gemmes issues des collections royales et impériales de la Couronne de France. Elles ont été acquises en deux temps.

La première vague : Grande Emeraude et Grand Saphir

En 1796, quatre années après que le « Cabinet royal d’Histoire naturelle » eut été rebaptisé « Muséum d’Histoire Naturelle », son directeur Louis Daubenton (1716-1799) est invité à choisir une série de gemmes dans l’ancienne collection royale. L’idée est de présenter au peuple français les « richesses et usages du monde minéral » afin de contribuer à « l’instruction publique ». Un motif pour le moins ingénieux qui a permis la conservation de ces pierres précieuses ayant appartenu aux Diamants de la couronne.

Deux pierres de ce premier dépôt au MNHN retiennent particulièrement notre attention.

• La Grande Émeraude dite « de Saint Louis »

Cette pierre de 51,6 carats est une gemme qui au XIIIème siècle ornait le centre d’une fleur de lis de la Sainte Couronne de France offerte par le roi à l’abbaye de Saint-Denis.

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Couronne de saint Louis

L’émeraude présente aussi un intérêt important pour les gemmologues car elle provient d’un gisement historique épuisé : celui des mines du Habachtal en Autriche.

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MNHN. François Farges

• Le "Grand Saphir" de Louis XIV était probablement le plus beau saphir du siècle et a pour origine Ceylan.

Composée de six faces, en forme de losange, cette pierre pesant 135,8 carats a longtemps été l’objet d’interrogations quant à son facettage : était-ce un cristal naturel ou un cristal poli ? Il est avéré aujourd’hui qu’il s’agit bien d’un cristal poli. D'ailleurs, et c’est rare dans l’histoire des Diamants de la Couronne, cette gemme a échappé à toute retaille depuis son acquisition par le Roi-soleil en 1669.

On ne sait pas à quelle date exactement elle est entrée dans la collection royale car elle ne figure pas dans la liste des pierres achetées par le roi. On suppose qu’elle lui aurait été offerte par le grand joaillier d’Amsterdam David Bazu qui fournissait en pierres précieuses Louis XIV par l’intermédiaire de son lapidaire Jean Pittan.

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Grand Saphir de Louis XIV © MNHN - François Farges

Les Diamants de la Couronne : une épopée historique

L’histoire des « Diamants de la Couronne de France » (que communément on appelle aujourd’hui « joyaux de la couronne ») se confond avec l’Histoire de France depuis près de cinq siècles.

Louis de France, dauphin (1729-1765). Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

Elle en a épousé tous les contours. Elle reflète la personnalité des souverains, les préoccupations esthétiques successives, les valeurs mises en avant par tel ou tel régime politique. Les joyaux de la Couronne ont aussi été les témoins privilégiés des détours de l’Histoire, ils ont été aux premières loges dans les moments de crise, mais aussi lors des grandes histoires d’amour ou dans la perpétuation des grandes lignées. C’est tout cela, et point seulement leur valeur financière et minéralogique, qui les rend si précieux et qui fait toute l’importance de ce qui en subsiste dans les collections des musées.

Une telle histoire cependant ne va pas sans confusions chronologiques, ni sans inexactitudes souvent colportées d’un récit à l’autre. Il importe d’en retracer ici le parcours en tentant d’être le plus précis possible, avant de nous pencher sur les trois grandes collections françaises : celle du Muséum National d’Histoire Naturelle, celle de l’Ecole des Mines et celle du Musée du Louvre.


Les Diamants de la Couronne à l'Ecole des Mines de Paris

Depuis le 5 janvier 2016, Le Musée de Minéralogie Mines Paris Tech propose une nouvelle exposition consacrée à des gemmes taillées provenant des joyaux de la couronne.

Pour la plupart, ces gemmes n’ont jamais été exposées depuis leur dépôt au musée en 1887 voulu par la commission d’experts de la vente des joyaux en 1887. Cette initiative est d’une importance historique majeure.

Tout d’abord parce qu’elle présente au public une collection de première importance : toutes les pierres sont issues de gisements extrêmement réputés et sont d’une qualité intrinsèque rare.

Ensuite parce que la valeur historique de ces gemmes est évidente : ce ne sont pas des bijoux qui sont présentés mais des pierres desserties – et c’est précisément au fait de n’être plus insérées dans des bijoux qu’elles ont dû leur survie, leur intérêt se réduisant pour la IIIe République à un intérêt minéralogique. L’idée qu’on peut se faire à partir de ces pierres de la splendeur des joyaux de la couronne suffit à échauffer l’imagination.

Enfin, parce qu’il s’agit d’une évolution dans la doctrine d’exposition du musée de l’Ecole des Mines : dédié essentiellement à la minéralogie, le musée prend ici un tournant patrimonial et historique, en partenariat avec la maison Riondet, spécialiste des bijoux anciens. Ces pierres étant destinées à rester exposées, c’est un troisième lieu de découverte des joyaux de la couronne qui émerge à Paris – et c’est en soi une excellente nouvelle.