L’Inde rêvée (II) : influences mogholes et pierres gravées dans l’Art déco

Dès les années 1910, les grands joailliers européens redécouvrent l’esthétique moghole à travers les gemmes gravées  – émeraudes, rubis, spinelles – rapportées d’Inde par des maharajas, marchands, collectionneurs et résidents britanniques du Raj (1858-1947). Témoins d’un art lapidaire indo-islamique raffiné, ces pierres éclatantes, qui évoquent la palette vibrante de l’Inde, sont démontées de leurs montures originelles, retravaillées, parfois retaillées, pour s’accorder aux canons de la modernité.

Cartier, Chaumet, Janesich, Mauboussin ou Dusausoy trouvent dans l’Inde une source féconde de renouveau décoratif. L’imaginaire occidental s’enthousiasme pour l’exubérance colorée des gemmes gravées. Le style que l’on baptisera plus tard « Tutti Frutti », porté à son apogée par Cartier dans les années 1920, en constitue l’un des reflets les plus emblématiques : grappes asymétriques, contrastes de matières, floraisons stylisées.

Nombre de ces pierres réapparaissent sur le marché à la faveur des ventes discrètes organisées par certaines maisons princières indiennes, souvent via les bazars de Delhi, Jaipur ou Calcutta. Elles transitent alors par des marchands spécialisés – Jacques Cartier ou Georges Chaumet au cours de leurs voyages, ou les frères Rubel à Paris – avant d’être montées dans les ateliers européens selon les codes naissants de l’Art Déco.

GemGenève 2025 : un carrefour d’influences, de Paris à l’Inde rêvée

Présentée dans le cadre de la 9ᵉ édition du salon, l’exposition Art Deco: A Legacy of Timeless Elegance, sous le commissariat de Mathieu Dekeukelaire (Directeur, GemGenève), retraçait la richesse créative de la période 1910-1939 à travers un corpus exceptionnel de bijoux, objets d’art et documents d’archives. Loin de tout académisme, l’Art déco y apparaissait comme un creuset d’influences : de l’Égypte à l’Extrême-Orient, en passant par l’Inde, dont l’apport, trop souvent relégué au second plan, s’est révélé fondamental dans le renouvellement ornemental de la joaillerie de l’entre-deux-guerres.

Mathieu Dekeukelaire insiste sur cette soif d’ailleurs qui irrigue les arts décoratifs de l’époque. Dans le domaine du bijou, l’esthétique indo-moghole des gemmes gravées, arabesques florales et contrastes chromatiques devient l’un des idiomes visuels les plus féconds. Cartier, Marcus & Co., Chaumet, mais aussi des maisons aujourd’hui moins visibles comme Janesich ou Marchak, s’approprient cet héritage pour le transposer dans le langage géométrique et rationnel de l’Art Déco. L’exposition en a révélé toute la densité formelle et la portée symbolique.

Chaumet : la réinvention d’un Orient lapidaire

En 1910–1911, Georges Chaumet effectue un voyage en Inde, où il découvre les traditions lapidaires indiennes. De retour à Paris, certaines créations de la maison intègrent des rubis et des émeraudes gravés de motifs végétaux stylisés, dans un langage inspiré de l’art indo-islamique.

L’épingle à jabot en forme de flèche (vers 1920), en platine et or, en offre une interprétation raffinée : chaque extrémité est ponctuée d’un rubis gravé en feuille, encadré de diamants taille rose – un bijou d’inspiration orientale, adapté aux usages vestimentaires européens de l’époque. Les épingles piquées sur les vestes, les jabots ou les chapeaux étaient alors très en vogue.

Epingle à jabot Chaumet 1920
Photo Pauline Guyon. Avec l’aimable autorisation de Chaumet Collections, Paris

En 1927, la maison conçoit une spectaculaire broche « cravate » en or et platine, mêlant rubis calibrés, plaques d’onyx et émeraudes gravées. Le motif central articulé évoque les gratte-ciel de Manhattan, tandis que la combinaison chromatique vert, rouge, noir et blanc transpose une Inde rêvée dans l’abstraction urbaine de l’Art Déco.

Broche cravate Chaumet
Anciennement dans la collection de Lillian S. Timken. Avec l’aimable autorisation de Chaumet Collections, Paris

Marcus & Co. : sophistication new-yorkaise et cabochons d’émeraudes gravées

Lorsqu’on demande à Ida Faerber, partenaire de l’exposition, selon quels critères elle a sélectionné les pièces prêtées par la Faerber Collection, elle répond : « L’Art déco est une période riche et foisonnante, marquée par une pluralité d’influences. J’ai notamment choisi une broche de Marcus & Co. ornée de deux émeraudes gravées, qui témoigne de l’assimilation des savoir-faire indiens. »

Broche diamants et emeraudes gravees caracteristique de l'Art deco.
Marcus for Marcus & Co . Avec l’aimable autorisation de Faerber Collection

Cette broche épingle de jabot (c.1920), résume à elle seule le raffinement technique et l’audace ornementale de la maison new-yorkaise : deux cabochons d’émeraudes gravées ponctuent une structure ajourée en platine, sertie de diamants taille circulaire, baguette et marquise, rehaussée d’onyx et d’émeraudes triangulaires. Transformable en clips, la pièce conjugue modernité architecturale et mémoire lapidaire, dans un langage formel résolument issu d’un dialogue entre cultures.

La diversité des ateliers

Bracelet flexible orné de rubis gravés et de diamants taille ancienne (environ 11 carats). Platine. Avec l’aimable autorisation de Paul Fisher Inc.

D’autres joailliers ou ateliers anonymes ont également créé des chefs-d’œuvre Art Déco. Ainsi, ce bracelet flexible présenté par Paul Fisher Inc. vers 1930 en offre une illustration exemplaire : en platine, il figure un motif floral continu associant rubis gravés et diamants taille ancienne. Le traitement des pierres, probablement gravées en Inde, témoigne d’une maîtrise lapidaire héritée des ateliers moghols. Cette pièce illustre merveilleusement la synthèse entre rigueur formelle de l’Art Déco et sensualité orientale.

Ces gemmes gravées, souvent façonnées bien avant leur montage dans les bijoux Art Déco, proviennent de centres spécialisés tels que Jaipur, Cambay, Delhi ou Hyderabad, où se transmettaient des savoir-faire moghols en taille et gravure au sein d’ateliers anonymes. Ces artisans – tailleurs, polisseurs, émailleurs – sont certes invisibles dans les archives occidentales, mais leur geste demeure.

Marchands de renom à GemGenève : fragments d’un Orient recomposé

Parmi les marchands présents à GemGenève 2025, plusieurs ont mis en lumière la persistance de l’esthétique moghole ou indienne dans la joaillerie Art Déco. Les émeraudes gravées y occupaient la première place.

Ernst Färber présentait une spectaculaire émeraude rectangulaire gravée d’une fleur de pavot sur tige aux feuilles luxuriantes, montée sur or jaune avec une dizaine de rangs de fines perles de rubis. La Maison munichoise avait également rassemblé une collection de perles d’émeraudes colombiennes de tailles diverses gravées en tranches de melon, typiques de l’art moghol tardif, montées en un collier ponctué de perles fines et de capsules en cristal de roche gravées et serties de rubis calibrés.

Chez Giuseppe Torroni figurait une broche d’inspiration indienne signée Raymond Yard, l’un des joailliers préférés de la haute société new-yorkaise. Paul Fisher, Inc. exposait une demi-parure “tutti frutti” (collier et boucles d’oreilles) non signée, en or jaune et brillants, sertis de cabochons de saphirs et de rubis, d’émeraudes gravées en feuilles et de motifs cachemire (paisley) surmontés de diamants ronds qui arrêtait tous les regards.

Zebrak présentait un bracelet signé Janesich, orné d’émeraudes gravées en melon, rehaussées de perles fines et de modules tubulaires en diamants et platine. Le contraste entre formes arrondies et lignes tendues offrait une lecture poétique du vocabulaire indien, reformulé dans la grille occidentale de l’Art Déco. Un collier Tutti Frutti signé Mauboussin illustrait aussi cette rencontre entre goût français et imaginaire indien : ponctué de gemmes colorées gravées, il présentait en pendentif un délicat vase de fleurs, motif central de l’iconographie moghole, ici revisité avec subtilité. Enfin, point culminant : un sautoir monté sur platine, dont la chaîne, ornée de diamants et d’émeraudes calibrées, intègre un pendentif composé de perles oblongues d’émeraude, une large émeraude hexagonale polie et un cabochon orné d’un motif floral. Hommage manifeste à un collier créé par Cartier Londres en 1927 (Nadelhoffer, 1984, p. 165), la pièce se révèle construite autour d’un pendentif historique – parfait exemple du style « indien » développé par la maison durant l’entre-deux-guerres. Un motif qui rappelle également la broche portée par Marjorie Merriweather Post, dans un portrait réalisé en 1929 par Giulio de Blaas aux côtés de sa fille Nedenia (Hillwood Estate, Museum & Gardens, acc. no. 51.146).

Horovitz & Totah contribuait également à cette relecture avec un vanity case Hindou de Cartier daté de 1935 finement décoré d’oiseaux partiellement émaillés, d’animaux sauvages et surmonté d’une plaque en agate incrustée d’un saphir sculpté.

 

Entre authenticité et réinterprétation : les ambiguïtés des gemmes gravées

Une question se pose en filigrane face à l’engouement actuel pour les pierres gravées et les formes anciennes : comment distinguer une gemme indienne véritable d’une création contemporaine inspirée de ce style ?

À l’ère des re-créations « à l’ancienne », où des gemmes naturelles sont retaillées dans l’esprit du XVIIᵉ ou du XVIIIᵉ siècle, la frontière entre authentique et pastiche devient particulièrement ténue. Une pierre ancienne peut être intégrée à un bijou Art Déco ; une pierre récente peut être gravée dans un style imitant l’art moghol.

Interrogé sur ce point, Patrick Dubuc, maître lapidaire canadien, livre un témoignage à la fois lucide et modeste : « J’ai gravé les Shah avec un graveur numérique, une pointe d’acier sertie d’un petit diamant. Avec de l’huile et de nombreux passages, les résultats étaient étonnants. Cela m’a toujours intrigué : comment les artisans moghols parvenaient-ils à graver du diamant avec tant de précision, sans nos outils modernes ? Un graveur rotatif ? Une pointe vibrante ? Ou bien certaines pièces auraient-elles été retouchées depuis ? »

Selon lui, la différence se joue dans des détails infimes, véritables indices pour l’œil averti. Les outils numériques actuels permettent une finesse d’exécution souvent supérieure à celle des gravures anciennes. Dès lors, « le polissage moderne est trop parfait. Sur les anciennes pièces, on perçoit des micro-irrégularités, une usure, des défauts d’abrasion révélateurs d’un geste manuel. La symétrie elle-même peut trahir la modernité d’une taille : trop nette, trop précise. »

De fait, les gemmes anciennes présentent souvent une patine discrète, des facettes irrégulières ou encore des traces d’outils abrasifs rudimentaires. À l’inverse, les pierres récentes, même taillées dans un esprit historique, affichent fréquemment un poli lisse, une géométrie parfaite ou une absence de marques liées au temps.

Patrick Dubuc rappelle que, sans provenance documentée, même l’expertise la plus fine ne suffit à garantir une datation certaine.
Dès le premier quart du XXᵉ siècle, les ateliers de Chaumet gravaient à la main des pierres dans un style directement inspiré des motifs moghols. À la même époque, Jacques Cartier, en Inde, acquérait des gemmes gravées authentiques, qu’il faisait monter dans des compositions modernistes. Suzanne Belperron, dans les années 1940, réutilisait quant à elle des émeraudes gravées anciennes dans des bijoux d’une modernité radicale. Ces gestes brouillent davantage encore les repères temporels.

Chez Fima Diamonds, cette distinction passe également par l’analyse fine du matériau lui-même. Une gemme ancienne – taille rose ou plate, gravée ou non- conserve généralement une asymétrie douce, des proportions irrégulières, une lumière diffuse. Ces pierres, pensées pour dialoguer avec l’éclairage d’époque, conservent des marques de taille manuelle : formes non standardisées, culasses ouvertes, facettes larges et souvent décentrées. Certaines arborent encore les signes d’un montage antérieur : abrasions minimes, arêtes adoucies, micro-rayures discrètes.

L’expertise véritable se nourrit d’humilité. Patrick Dubuc le reconnaît : ses observations relèvent autant de l’intuition que de l’expérience empirique. Et Fima Diamonds rappelle qu’aucun critère isolé ne saurait suffire. En l’absence de provenance documentée, seule une lecture croisée entre lapidaire, marchand, gemmlogue et historien, permet d’apprécier, avec prudence, le caractère véritablement ancien d’une gemme.

 

L’opulence indo-déco de Mauboussin

Parmi les rares pièces conservées de l’ensemble présenté par Mauboussin à l’Exposition universelle de New York en 1939, ce collier transformable, vendu par Sotheby’s Genève le 13 mai 2025, marque un jalon dans l’histoire de la haute joaillerie. Daté vers 1935, il illustre la manière dont la maison, à l’apogée de sa créativité, fusionne l’héritage ornemental indien avec les codes géométriques et chromatiques de l’Art Déco.

Mauboussin, vers 1935. Collier transformable en platine, or, saphirs, rubis, émeraudes sculptées et diamants. Le fermoir centré d’un saphir cabochon détachable sert de broche. Présenté à l’Exposition universelle de New York en 1939. Signé « Mauboussin Paris ». Lot Sotheby’s Genève, 13 mai 2025, vente High Jewelry, lot 538. © Sotheby’s.
Mauboussin, vers 1935. Collier transformable en platine, or, saphirs, rubis, émeraudes sculptées et diamants. Le fermoir centré d’un saphir cabochon détachable sert de broche. Présenté à l’Exposition universelle de New York en 1939. Signé « Mauboussin Paris ». Sotheby’s Genève, 13 mai 2025, vente High Jewelry, lot 538. © Sotheby’s.

Conçu comme une gerbe articulée de gemmes gravées rehaussée d’une torsade de perles de saphirs facettés, le collier mêle des motifs issus de l’ornementation moghole (volumes, contrastes chromatiques) à une construction audacieuse, fondée sur la tension des volumes et la liberté du dessin.

La gravure des gemmes elles-mêmes s’inscrit dans la tradition lapidaire de l’Inde impériale, où les émeraudes étaient gravées à la main de motifs végétaux. Le fermoir détachable se transforme en broche : un saphir cabochon centré dans une rosace d’émeraudes et de rubis gravés, sertie de baguettes de diamants – évocation des rosaces mogholes transposées dans le langage Art Déco. L’ensemble peut se porter en collier long, en ras-du-cou ou en deux bracelets, selon une esthétique du bijou modulaire très en vogue à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Présentée dans le pavillon français de l’Exposition de 1939–1940, la pièce fut admirée par des millions de visiteurs. Reproduite dans la monographie de Marguerite de Cerval (Mauboussin, 1992, p. 118), elle figure dans l’iconographie officielle de l’événement. Le pavillon, vitrine du savoir-faire national, incarnait une forme d’élégance française ouverte aux traditions décoratives extra-européennes — un art diplomatique du goût mêlant modernité et appropriation.

Mauboussin, dont les créations en pierres de couleur avaient acquis dès le milieu des années 1920 une reconnaissance internationale, se trouve alors à son zénith. Sa collaboration avec la maison américaine Trabert & Hoeffer assure une visibilité constante à Hollywood : les parures de la maison apparaissent dans les films portés par Marlene Dietrich, Claudette Colbert ou Madeleine Carroll, incarnant un luxe cosmopolite entre Paris, New York et les studios californiens.

Redécouvert en 2025, ce collier incarne l’un des derniers témoins du dialogue entre joaillerie française et esthétique indo-moghole à la fin de l’ère Art Déco.

 

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A lire :

CERVAL, Marguerite de, Mauboussin, Paris, Éditions du Regard, 1992.

FOREST, Dominique, LACQUEMANT, Karine, POSSÉMÉ, Évelyne, La collection de bijoux du Musée des Arts Décoratifs, Paris, Éditions des Arts Décoratifs, 2023.

GIULIANI, Gaston (dir.), Émeraudes, tout un monde !, Rémalard, Éditions du Piat, 2022.

MOUILLEFARINE, Laurence, POSSÉMÉ, Évelyne, Bijoux Art déco et avant-garde, Paris, Les Arts Décoratifs / Éditions Norma, 2009.

NADELHOFFER, Hans, Cartier, Paris, Éditions du Regard, 1984.

GemGenève : GemGenève est un salon international de haute joaillerie fondé en 2018 par Thomas Faerber et Ronny Totah, deux figures emblématiques du négoce de pierres précieuses et de bijoux historiques. Héritier d’une dynastie de marchands suisses, Thomas Faerber s’est illustré dès 1973 en introduisant les bijoux anciens à l’International Basel Fair, avant de contribuer à l’enrichissement des collections du Louvre, ce qui lui valut la distinction de Chevalier des Arts et des Lettres. Ronny Totah, joaillier genevois passionné, est reconnu pour son expertise des saphirs du Cachemire, des perles naturelles et des diamants de couleur. Ensemble, ils ont conçu GemGenève comme une plateforme indépendante et conviviale, dédiée aux gemmes d’exception, au dialogue entre générations et à la transmission des savoir-faire.

Patrick Dubuc : Dubuc créations gemmes
1e place GRAND MASTER USFG 2015
1e place MASTER USFG 2014
2e place PRE-MASTER USFG 2013
In**@******************es.com

FIMA
Natural Diamond manufacturer&wholesaler.
Providing Jewelers and Designers with Unique Diamonds 2ct+ One of a kind.
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A suivre : L’Inde rêvée (III) : influences mogholes et pierres gravées dans la joaillerie contemporaine

Un site consacré à l’histoire du bijou, aux grandes figures de la création joaillière et au marché du bijou.

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