Santi Jewels de Krishna Choudhary, une ode à la joaillerie Moghole

To read this article in English, click here

 

« Mon grand désir est de raconter au monde un pan de la riche histoire et de la culture de l’Inde à travers l’histoire de ma famille. »

 Krishna Choudhary représente la onzième génération d’une famille de joailliers exerçant leur art à Jaipur depuis le XVIIIème siècle. D’origine Hindoue, prénommé d’après l’une des divinités indiennes les plus vénérées et les plus populaires, Krishna se passionne de longue date pour l’Histoire du sous-continent indien, ses artefacts anciens et surtout pour les arts décoratifs de l’époque moghole (1526-1857).

Un magnifique plateau moghol du XVIIIe siècle en or, émail, rubis et diamants, qui illustre remarquablement la technique du serti kundan. Ce plateau appartient à la collection privée des Choudhary à Jaipur. Avec l’aimable autorisation de Royal Gems and Arts.
Avec l’aimable autorisation de Royal Gems and Arts.
Le dessous de ce plateau moghol de forme octagonale révèle un motif floral stylisé entièrement réalisé en émail, plaque de bois et pieds en argent.Avec l’aimable autorisation de Royal Gems and Arts.

 

Diplômé en commerce de la Middlesex University de Londres, Krishna Choudhary a achevé ses études en 2009-2010 par une double formation en histoire des arts hindous et arts de l’Islam à la School of Oriental and African Studies (SOAS). L’année suivante, il a obtenu un diplôme de gemmologie au Gemological Institute of America. Il est ensuite retourné dans sa ville natale pour y peaufiner sa formation dans l’entreprise familiale Royal Gems & Arts.

C’est en 2018 que Krishna Choudhary est revenu s’installer à Londres pour y lancer, en 2019, sa propre Maison de joaillerie, Santi Jewels, dans un salon privé à Mayfair. Santi Jewels ce sont quelques pièces uniques de haute joaillerie qui se caractérisent par une élégante sobriété, des gemmes éblouissantes et des références multiples à la joaillerie moghole. Ces créations rendent ainsi hommage à la fois au père de Krishna, Santi Choudhary, à la tradition joaillière de sa ville natale Jaipur, et à celle plus lointaine encore de l’Inde. Krishna Choudhary reste néanmoins un homme du XXIème siècle. Nourri d’une tradition ancestrale, il réussit à s’en émanciper dans ses propres créations.

Bague fleur Moghole. Un ensemble de quatre émeraudes de Colombie d’une qualité exceptionnelle gravées au XVIIème siècle, formant les pétales d’une fleur autour d’un diamant ancien taille portrait. Monture en platine. Avec l’aimable autorisation de Santi Jewels

 

Nous l’avons rencontré pour remonter avec lui le cours de l’Histoire afin de découvrir ses racines, ses influences et ses goûts artistiques : autant de références qui permettent d’apprécier pleinement le raffinement ses créations.

 

La famille Choudhary, la maison Royal Gems & Arts et la Ville Rose du Rajasthan

Les ancêtres de Krishna Choudhary sont originaires de Dausa, une ville située à cinquante-cinq kilomètres de la capitale du Rajasthan. Ils se sont installés à Jaipur en 1727, vingt ans après le règne du dernier « Grand Empereur » Moghol Aurangzeb (r. 1658-1707). Le patriarche Choudhary Kaushal Singh était le conseiller financier du Maharaja Sawai Jai Singh II (1686-1743). En charge de la frappe des pièces, du prêt d’argent, il gérait aussi un Jagiri (c’est-à-dire un domaine) de onze villages autour de Jaipur. Son rôle était d’y maintenir la loi et l’ordre et d’y collecter les revenus et les taxes. Choudhary Kaushal Singh s’est rapidement hissé au rang des personnages importants de la Cour royale de Jaipur.

Sawai Jai Singh II, ce remarquable monarque de Jaipur, était un mathématicien, un astronome et un urbaniste par excellence. 
Raja Jai Singh d’Amber à cheval. Peint sur papier. © The Trustees of the British Museum
Le Hawa Mahal est une extension du City Palace de Jaipur. Ses fenêtres permettaient aux femmes de la cour d’observer la vie de la rue sans être vues des passants. crédit : Victor Cheng. CNN.

Au fil des décennies, les « Choudhary » sont devenus marchands de pierres précieuses et bijoutiers. « Cette transition a eu lieu plusieurs générations avant mon grand-père, raconte Krishna Choudhary, mais bien que nous ayons des archives remontant à 1696, nous ne savons pas quand exactement ». Initialement installés à l’endroit où fut construit en 1799 le Hawa Mahal, le Palais des Vents, les Choudhary vécurent ensuite un temps face à ce Palais avant de s’installer définitivement début XIXème dans ce qui est toujours aujourd’hui leur Haveli familial « Saras Sadan ». Ce Haveli abrite l’entreprise familiale Royal Gems & Arts. C’est un lieu unique dont les murs sont entièrement décorés de fresques, réalisées fin XVIIIème-début XIXème, aux couleurs chatoyantes. Végétaux et guirlandes de fleurs, rosaces et autres motifs géométriques, draperies et dorures y côtoient les légendes de l’Inde ancienne. Pour le visiteur, et j’ai eu cette chance de l’être, il est tentant d’admirer des heures durant cette allégorie paradisiaque : heureusement pour le maître des lieux, Santi Choudhary, l’éclat des bijoux et des objets précieux exposés dans les niches en bois des parois murales aimante rapidement l’œil du visiteur !

Le Haveli familial. Avec l’aimable autorisation de Royal Gems and Arts

 

Jaipur, plus de trois siècles de tradition joaillière

Le lien entre Jaipur et les bijoutiers remonte au début du XVIIIème siècle, lorsque la ville fut fondée par le Maharaja Sawai Jai Singh II. Ce dernier était un acteur central de la dynastie moghole, bien qu’il fût hindou. A la tête de ses armées, il apporta son soutien aux Empereurs Moghols successifs et bénéficia en retour de leur protection impériale. Rendu privilégié et puissant par cette alliance, Sawai Jai Singh II fit venir à sa cour des artisans de renom, dont des joailliers, qui tous participèrent à l’essor de la ville et à l’efflorescence des arts.

Trois siècles après, Jaipur reste une place incontournable de la joaillerie internationale. Les professionnels s’y rendent pour la taille et le commerce des pierres de couleur. A titre d’exemple, les trois quarts des émeraudes dans le monde sont taillées par des lapidaires de Jaipur ! « La taille du diamant, qui requiert une autre expertise, s’effectue principalement dans la ville de Surat, et son commerce à Mumbaï » précise Krishna Choudhary.

C’est aussi dans la Ville Rose que sont réalisés 90% des sertis kundan indiens. Cette technique de sertissage serait apparue sous le règne de l’Empereur Jahangir (r.1605-1627), un esthète et un mécène important auquel Krishna Choudhary voue une grande admiration. Le kundan consiste à entourer une gemme d’une fine feuille d’or pur pour bien la fixer dans son support. La manipulation s’effectue à température ambiante et le serti se fait par liaison moléculaire. Cette technique d’incrustation des gemmes, toujours en vigueur, permet au joaillier de travailler tout type de surface (or, cristal de roche, jade) et d’y sertir des pierres de formes variées.

Plumier et ustensiles, jade néphrite blanc serti de rubis, émeraudes et diamants, 1650 – 1700, Moghol. @Victoria and Albert Museum, Londres

Un autre art typique de Jaipur est celui de l’émaillage, même s’il tend à n’être « plus d’aussi belle qualité qu’auparavant », regrette Krishna. Rouge, bleu, vert et blanc sont les couleurs caractéristiques de l’émail de Jaipur.

Email de Jaipur d’époque moghole. Avec l’aimable autorisation de Royal Gems and Arts

Enfin, la capitale du Rajasthan est aussi renommée pour ses bijoux. Des créateurs y viennent du monde entier acheter ou faire fabriquer leurs bijoux ; quant aux touristes, c’est « au Johri Bazar qu’ils peuvent acquérir des bijoux en or ou en argent tandis que le Bapu Bazar est plutôt voué aux bijoux fantaisie », explique Krishna Choudhary.

La Ville Rose, lieu de prédilection des professionnels et des passionnés de joaillerie inscrit sa propre tradition joaillière dans une histoire plus vaste et plus ancienne encore, celle du bijou en Inde

 

Effleurer un art millénaire  le temps d’un entretien: la joaillerie en Inde

Les croyances hindoues relatives aux pierres précieuses

Il existe de nombreux textes sur l’importance des pierres de couleur et des diamants dans la littérature védique. « Chaque pierre, explique Krishna Choudhary, a une signification particulière sur le plan spirituel et cosmologique et est classée selon une hiérarchie de valeur ». Ainsi, les cinq pierres précieuses les plus importantes sont rassemblées sous le nom de Maharatna (rubis, diamant, émeraude, saphir et perle) et les quatre suivantes sous le nom de Upratna (corail, grenat, œil de chat et saphir jaune). Pour les hindous, la gemme par excellence  est le rubis, Ratnaraj, qui est associé au soleil.

« Dans la culture Hindoue de l’Inde ancienne, précise Krishna Choudhary, les plus belles pierres ainsi que les plus jolis bijoux étaient offerts aux temples ». Le roi venait en seconde position. Cependant, tous les Hindous, plus ou moins richement selon leur place dans la hiérarchie du système des castes, se parent de bijoux. La statuaire de l’Inde ancienne en est un remarquable témoignage.

Danseuse céleste (Devata) milieu du 11e siècle Inde centrale, Madhya Pradesh.
@The Metropolitan Museum of Art

 

Quelques caractéristiques typiques de la joaillerie hindoue  

Détail du portrait « A Native Lady of Umritsar » probablement réalisé par Horace van Ruith, Amritsar, vers 1880.
Ce tableau fut acquis par le South Kensington Museum lors de l’exposition coloniale et indienne tenue à Londres en 1882. Photo personnelle. @Victoria and Albert museum, Londres

La joaillerie hindoue est traditionnellement montée sur or jaune. Vivement colorée, elle est ornée de pierres fines ou précieuses taillées en cabochon, en poire, en navette ou en perles. Les couleurs principales qui surgissent à l’esprit à l’évocation de cette joaillerie sont le vert (émeraude, émail), le rouge ou le rose (rubis, spinelle, tourmaline, émail) et le blanc (perles, émail). Colliers, bracelets et ornements de tête sont parsemés de diamants plats, simplement polis, les artisans-joailliers poursuivant cette tradition millénaire de conserver le plus de poids possible à la gemme par rapport au brut. Des références culturelles affleurent dans les motifs comme par exemple le soleil, certaines fleurs (lotus, nénuphars, orchidées ou fleurs de jasmin) ou le makara, une créature mythologique à la symbolique multiple, moitié terrestre-moitié aquatique et que l’on reconnait à ses attributs : une trompe sur le dessus de la tête, une bouche béante et une queue de poisson ou d’animal marin à l’extrémité du corps. « Ce type de bijou, dit Krishna Choudhary, est très populaire en Inde, on le trouve réalisé dans tous les ateliers du pays, avec quelques variantes selon les États ».

Selon Krishna Choudhary, l’essence de la joaillerie indienne pourrait se définir par cet aphorisme : « More is more ». A rebours, les pièces de joaillerie qu’il crée depuis 2019 se caractériseraient plutôt par « Less is more ». Plus que la tradition hindoue, sa sensibilité le porte vers l’art indo-moghol, influencé par la culture persane et les arts de l’Islam.

Boucles d’oreilles en forme de fleur composées de deux diamants de Golconde entouré chacun de huit cabochons d’émeraudes du Panjshir en forme de boteh.  Avec l’aimable autorisation de Santi Jewels

 

L’apport Moghol dans l’esthétique indienne

Dans les arts de l’Islam, la représentation du vivant est bannie du domaine spirituel ou sacré mais pas du domaine privé ou profane, indique Krishna Choudhary. Ainsi on retrouve des scènes de vie quotidienne (cérémonies de cour, scènes romantiques, de chasse ou guerrières) ainsi qu’une importante iconographie animale et végétale sur des édifices, dans des intérieurs, sur les textiles, les tapisseries, les céramiques, les manuscrits illustrés et dans la joaillerie.

Manteau de chasse, satin brodé, vers 1610 – 25, Moghol.  © Victoria and Albert Museum, Londres
Détail manteau de chasse © Victoria and Albert Museum, Londres

Dès leur arrivée en Inde au XVIème siècle, les Empereurs Moghols ont abondamment développé le motif végétal et floral dans leurs arts. Cela s’explique principalement par deux raisons, explique Krishna Choudhary : « la première est la nostalgie de ces empereurs pour les jardins d’Orient : Babur et les jardins de Samarcande, Humayun et les jardins Perses, Shah Jahan et les jardins de Shalimar etc… La seconde raison réside dans la symbolique du jardin qui dans l’Islam figure le paradis, la paix et la grâce divine ».

Shah Jahan sur une terrasse, tenant un pendentif serti de son portrait, Folio de l’album Shah Jahan. Peint par Chitarman (Indien, actif vers 1627-70). @The Metropolitan Museum of Art

Quelques caractéristiques de la joaillerie Moghole

Emeraude moghole de taille ancienne. Avec l’aimable autorisation de Royal Gems & Arts

 Dans les arts de l’Islam, il existe un langage métaphorique des couleurs. Appliqué à la joaillerie, le rouge des spinelles importés du Badakhshan (région montagneuse limitrophe de l’Afghanistan et du Tadjikistan) exprimait le pouvoir et la royauté. Les Empereurs aimaient à porter autour du cou de longs colliers ornés de spinelles en forme de grosses perles oblongues associés à de somptueuses émeraudes importées de Colombie et à de larges perles. Le vert profond des émeraudes était empreint de vertus spirituelles et rappelait la couleur préférée du prophète. Quant aux perles fines, pêchées dans le Golfe Persique, elles symbolisaient la pureté et figuraient au premier rang des gemmes les plus communément portées des Empereurs moghols. Krishna Choudhary perçoit une raison d’ordre pratique à cet usage abondant de la perle fine dans la joaillerie moghole : elles étaient tout simplement faciles à porter et s’adaptaient parfaitement aux tenues vestimentaires fluides et amples des Moghols.

Collier en perles fines et billes d’émeraudes de Colombie superbement gravées en tranches. Avec l’aimable autorisation de Royal Gems and Arts

Les plus belles gemmes étaient parfois gravées et se faisaient alors élément central de parure. Les spinelles étaient gravés des titulatures royales, les émeraudes, amulettes protectrices étaient calligraphiées de versets du Coran et/ou ornées sur leur avers de motifs floraux. Fleurs et végétaux étaient réalisés dans un style figuratif naturaliste mais étaient parfois idéalisés notamment dans les représentations de « fleurs célestes ». Les espèces florales des Moghols différaient de celles prisées par les hindoues fait remarquer Krishna Choudhary. La rose était un motif particulièrement aimé, l’Empereur Jahangir et son épouse persane Nur Jahan en étaient de fervents amateurs et en encourageaient la culture. Mais il y avait aussi des coquelicots, des œillets, des iris, des narcisses, des jonquilles, des lys, des tulipes etc…

Pendentif, jade néphrite serti de rubis et d’émeraudes en or, vers 1610 – 20. © Victoria and Albert Museum, Londres

Quelques rares diamants furent aussi gravés. Ainsi, le diamant brut le Shah qui figure dans les collections du Diamond fund du Kremlin est gravé des noms de trois de ses propriétaires : Nizam Shah (1591), l’empereur moghol Shah Jahan (1641) et Fath Ali Shah (1826).

Quant à la technique de sertissage la plus étroitement associée aux arts joailliers des moghols il s’agit du kundan que nous avons évoqué plus haut.

La joaillerie en Inde (du Nord du sous-continent jusqu’au Deccan inclus) a connu une profonde évolution sous la période moghole. Les artisans des ateliers royaux ont su habilement marier le meilleur de la tradition joaillière indienne avec des influences persanes, et un style en est né. Ce style qui embrasse tous les arts joailliers a perduré malgré le déclin puis la chute de l’Empire Moghol. Lorsque l’Inde est passée sous contrôle britannique en 1858, le style moghol a progressivement étendu son influence sur l’esthétique occidentale.

 

Le XXème siècle : des influences joaillières partagées entre l’Inde et l’Occident ?

Broche « cliquet » Art déco en corail, perles naturelles et diamants, Cartier. Plaques de corail de forme géométrique, diamants taillés en rose, perles naturelles de formes variées, platine 1922. Vente Maharajas & Mughal Magnificence, Christie’s New York, 2019.

L’esthétique indienne et la joaillerie moghole  a fortement inspiré les grandes maisons de joaillerie européennes qui ont interprété dans leurs propres créations les associations de gemmes, les chatoyants mélanges de couleurs, les formes emblématiques – notamment celle du boteh, motif décoratif de l’art perse en forme de goutte et à l’extrémité supérieure incurvée – et l’utilisation des pierres gravées. Ces Maisons résistèrent cependant lors de la première moitié du XXème siècle à l’usage de l’or jaune typiquement indien parce que la vogue occidentale était au platine. La littérature joaillière abonde d’histoires extravagantes sur les Maharajas des plus riches États princiers de l’Inde venus à Londres et Paris faire sertir sur platine des coffres entiers de pierres précieuses. A l’inverse, on s’interroge plus rarement sur l’influence que put avoir la joaillerie européenne en Inde.

Krishna Choudhary rappelle que sous le Raj Britannique des ateliers de joaillerie furent créés à Calcutta pour les Européens venus vivre ou visiter l’Inde. Des bijoux inspirés de ce qui se faisait alors dans le Londres victorien (1837-1901) apparurent entre les années 1860 et 1880. Cette influence du dessin européen s’observe notamment dans la forme de plusieurs bagues de la fin du XIXème siècle issue de la collection des Nizâm d’Hyderabad (cf Jewels of the Nizam, Usha R Bala Krishnan, p.221-223). En revanche, l’or jaune est resté le métal précieux de prédilection des joailliers indiens pendant des décennies encore. Depuis les années 1980, une nouvelle garde de joailliers, dans laquelle s’inscrit Krishna Choudhary, s’en affranchit.

Bracelet Paisley (boteh) orné d’une collection exceptionnelle de saphirs naturels de Birmanie.  Avec l’aimable autorisation de Santi Jewels.

Il est étonnant de constater que depuis la conquête des Grands Moghols, aucune influence étrangère nouvelle ne s’est imposée en Inde : les Occidentaux ont joué un rôle certes important mais indirect pendant le dernier tiers du XXème siècle.

 

Indépendances, fin des privilèges et suppression des « privy purse » : la joaillerie indienne en danger

L’année 1947 fut marquée par la dissolution de l’Empire Britannique suivie aussitôt de l’Indépendance de l’Inde, le 15 août. Or, au moment de l’Indépendance, il existait cinq cent cinquante-cinq États princiers qui couvraient près de la moitié du territoire de l’Inde et environ un tiers de sa population. En vertu de la loi sur l’indépendance de l’Inde et de l’incorporation des différents États princiers à l’Inde ou au Pakistan, les différents souverains (Maharaja, raja, Nizam…) se virent contraints d’abandonner leurs pouvoirs en échange de « privy purse » (une subvention privée non imposable représentant environ un quart de ce qu’ils gagnaient auparavant).

Une vingtaine d’années plus tard, en 1971 Indira Gandhi (1917-1984) supprima ces « privy purse ». Jusque-là, ces souverains avaient été les principaux commanditaires de bijoux en Inde : leur relatif appauvrissement ne fut pas sans conséquences sur le marché de la joaillerie indien.

Si le secteur joaillier indien a pu se maintenir après l’indépendance, c’est, estime Krishna Choudhary, grâce aux étrangers. De nombreux joailliers occidentaux, suivant les pas de Jacques Cartier, sont alors venus en Inde se fournir en gemmes et en pierres gravées, n’hésitant pas à acquérir lorsque cela était possible des éléments de parures princières auprès de souverains désargentés. Des personnalités médiatiques comme Jackie Kennedy et sa sœur Lee Radziwill ont contribué à donner une image édulcorée et romantique de l’Inde tandis que des collectionneurs avisés tel le couple formé par le Sheikh Nasser Sabah al-Ahmad al-Sabah et la Sheikha Hussah Sabah al-Salem al-Sabah du Koweit venaient dans les années 1975 acquérir les premières pièces de leur extraordinaire collection d’arts de l’Islam.

Album photographique du voyage semi-officiel des sœurs en Inde en mars 1962, comportant de nombreuses images des deux pendant leur visite historique. La collection de Lee Bouvier Radziwill, Christie’s New York, 17 octobre 2019. Christie’s Images Ltd. 2019.
Jacqueline Kennedy et Lee Radziwill chevauchant un éléphant nommé Bibia dans la cour du palais d’Amber à Jaipur, Rajasthan, Inde. Mars 1962. Christie’s Images Ltd. 2019.

« C’est d’ailleurs dans les années 1960, sous la direction de mon père Santi Choudhary, ajoute Krishna Choudhary, que notre entreprise familiale a été renommée« Royal Gems & Arts », afin de l’ouvrir davantage vers l’international ». Jusqu’alors les échanges commerciaux se faisaient à même le sol sur de larges tapis persans, comme on peut le voir sur les photos de voyage en Inde de Jacques Cartier dans les années 1920 et 1930. Santi Choudhary a, lui, commencé à voyager en Europe dans les années 1970 pour y organiser des expositions exclusives de ses créations. Aujourd’hui « Royal Gems & Arts » est devenue une institution dont le nom figure régulièrement sur la liste des prêteurs d’exposition d’art dans le monde entier.

 

Khrishna Choudhary & Santi jewels

Un magnifique diamant de Golconde serti sur une bande de platine pavée de diamants et ondulant autour du diamant taille poire. Avec l’aimable autorisation de Santi Jewels

Krishna Choudhary est incontestablement un héritier de cette longue tradition joaillière. Ce legs qu’il a reçu au berceau est d’une immense richesse ; il est également lourd de responsabilités. Krishna Choudhary en est conscient. Son extrême courtoisie, sa grande culture et sa modestie en témoignent à chacune de nos rencontres. Krishna avoue ressentir de l’humilité devant les trésors dont il dispose pour œuvrer à ses créations. Il travaille essentiellement avec gemmes puisées dans le trésor familial accumulé depuis trois siècles. Les gemmes qu’il emploie le plus sont les Maharatna : diamant, émeraude, saphir, perle – mais il remplace volontiers le rubis par la gemme la plus associée aux Empereurs moghols : le spinelle.

Dans cet esprit, Krishna Choudhary a créé un pendentif composé de six spinelles plats de forme heptagonale provenant d’une même mine et dont un seul, placé en haut du motif floral, a été légèrement retaillé. Il faut savoir que Krishna Choudhary, par respect des pierres historiques pour lesquelles il crée de nouvelles montures, tente au maximum de les conserver dans leur taille d’origine. Si une retaille s’impose, elle est alors confiée aux mains des meilleurs ateliers de Jaipur. Les spinelles d’un rose délicat et d’une pureté parfaite, retenus par quatre fines griffes en or jaune, forment les pétales d’une fleur stylisée dont le cœur est un diamant carré de taille ancienne posé sur des fleurons en brillants. Une lourde goutte de rosée en diamant ruisselle de la fleur. Le bijou repose sur un cordon de soie noire dans la pure tradition indienne. Une double feuille de chaque côté du cordon, ou bien serait-ce quatre boteh, se dépose sur les clavicules. Le fermoir reprend ce même motif mais en creux, des lignes de diamants enserrent un ultime spinelle, celui-là octogonal. Véritable témoignage de la pierre plate en Inde, ce bijou célèbre l’héritage de l’Inde dans un style très contemporain.

Pendentif aux spinelles moghols. Une extraordinaire parure de spinelles anciens « laldi » sertie d’importants diamants.
Avec l’aimable autorisation de Santi Jewels

Krishna Choudhary aime travailler des figures abstraites, géométriques. Il a une prédilection pour les motifs en chevrons qui associent la géométrie au mouvement et font référence indirectement aux vastes pièces d’eau (bassins, fontaines, canaux) qui rafraîchissaient les jardins moghols. Il a créé déjà trois paires de boucles d’oreilles autour de ce motif, chacune d’un style complètement différent, l’une est en or jaune et diamants taillés en forme de boteh, l’autre en platine avec des motifs rayonnant autour de deux diamants ronds historiques et cette troisième paire. Toutes symbolisent ce mouvement de l’eau sous la forme de chevrons graphiques.

Boucles d’oreilles à chevrons en titane et diamants anciens. Avec l’aimable autorisation de Santi Jewels

Lorsque l’on interroge Krishna Choudhary sur la symbolique des gemmes, il répond qu’il ne confère pas de propriétés talismaniques aux pierres qu’il emploie : « je les utilise parce que je les aime, parce qu’elles ont une histoire, dit-il, je peux m’inspirer de leur charme ancien mais je ne m’appuie ni sur l’astrologie ni sur la religion ». Une preuve de cette affirmation réside dans sa passion pour les saphirs – gemme perçue par les Hindous comme pouvant être maléfique car associée à Saturne.  La famille Choudhary possède dans sa collection privée un magnifique saphir étoilé en cabochon de l’époque moghole que Santi a appelé « Krishna ».

Sur ce plateau sont présentées certaines des pierres précieuses les plus rares, datant de l’ère moghole, de la collection privée de la famille Choudhary. La pièce centrale est ce saphir étoilé naturel.
Avec l’aimable autorisation de Royal Gems Jaipur. Photo Ashish Sahi

Ainsi, Santi Choudhary, Jaipur, les empereurs Moghols, l’Inde sont les influences premières qui ont nourri Krishna Choudhary, mais en a-il eu d’autres moins directement naturelles ? « Les frères Cartier, répond d’emblée Krishna, car ils se sont emparés de la quintessence de la joaillerie indienne et l’ont magnifiée. J’y vois un parallèle éloigné avec la joaillerie Moghole qui s’est aussi nourrie du meilleur de différentes traditions pour créer un style unique ». Les créations peu conventionnelles de JAR ont donné à Krishna le courage d’oser de nouveaux matériaux comme le titane, Suzanne Belperron (1900-1983) et son style français et Ambaji Venkatesh Shinde (1917-2003) qui réalisa pour Harry Winston de somptueux colliers en diamants baguette, sont également source d’admiration du joaillier.

Un hommage aux six grands Moghols ? Bague hexagonale en émeraude et diamants. Avec l’aimable autorisation de Santi Jewels

 

Santi Jewels s’adresse à des connaisseurs qui aiment le dialogue entre l’ancien et le moderne que Krishna Choudhary permet subtilement dans les six ou sept pièces qu’il conçoit chaque année. En un temps qui cède bien souvent aux facilités de la production de masse, ce respect pour la tradition, cet enracinement, cette capacité à faire entrer le contemporain en résonance avec le patrimoine sont d’une très grande valeur culturelle et esthétique, faisant de chaque pièce un événement en soi.

 

***

 

Santi jewels
Sur rendez-vous uniquement

Royal Gems and Arts
3768, Saras Sadan, Gangori Bazar
Jaipur, Rajasthan 302001, India

Victoria and Albert museum
Cromwell Rd, London SW7 2RL