Cartier Londres dans les années 30: Le temps des défis

Au coeur de la saga Cartier : la vie hors-norme de Jacques Théodule Cartier (1884-1941) retrouvée et racontée par son arrière-petite-fille Francesca Cartier Brickell. Partie III

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Si vous n’avez pas encore lu la Partie I, « Francesca Cartier Brickell raconte son arrière grand-père : Jacques Cartier », vous pouvez la découvrir ici

Si vous n’avez pas encore lu la partie II, Cartier Londres au temps des « roaring twenties », vous pouvez la découvrir ici

À quoi ressemblèrent les années 1930 pour Cartier Londres ? 

Mon grand-père [Jean-Jacques Cartier] avait l’habitude de me raconter comment, après le boom des années 1920, les années 1930 avaient durement mis à l’épreuve Cartier et d’autres entreprises de luxe, dont beaucoup n’ont d’ailleurs pas survécu. Le Grand Crash a commencé en octobre 1929. En deux jours seulement, le marché boursier américain a perdu un quart de sa valeur, ruinant les investisseurs, et au cours des trois années suivantes, comme la Grande Dépression s’était enracinée, il y eut une succession de faillites bancaires. «Quatre-vingt pour cent de nos commandes ont été annulées», rapportait Pierre Cartier à la presse américaine en 1930. Et pour les clients qui restèrent, « la Maison a dû accorder des crédits variant de six mois à un an».

Pour Cartier, la difficulté a été exacerbée par la baisse soudaine de la demande de ce qui, depuis plusieurs décennies, représentait la majeure partie de leurs revenus : les perles fines. Le succès de la commercialisation des perles de culture avait engendré une pression croissante depuis la fin des années 1920 sur le marché des perles fines. En 1930, les prix des perles fines ont chuté de quatre-vingt-cinq pour cent. Cartier en a considérablement souffert: mon arrière-grand-père [Jacques Cartier] disait que ce crash avait fait presque plus de mal aux affaires que la Dépression elle-même.

Les liens – alors bien établis- que Cartier avait tissé avec l’Inde se sont avérés essentiels pour maintenir le succès de la Maison à cette époque. Non seulement Cartier Londres continua de recevoir d’importantes commandes des maharajahs à une époque où les riches Américains devaient réduire leurs dépenses personnelles, mais la mode des bijoux indiens en Occident aida aussi Cartier à garder une longueur d’avance sur la concurrence en Europe et en Amérique.

UNE BROCHE ART DÉCO MULTI-GEMME ET DIAMANT 'TUTTI FRUTTI', CARTIER Émeraudes sculptées, perles émeraude, rubis et saphir, plaques d'onyx, diamants taille ancienne, platine et or, 3 3/8 ins., Vers 1930, signées Cartier @ Christie's Maharajas & Mughal Magnificence New York, 19 juin 2019
BROCHE ART DÉCO « TUTTI FRUTTI » CARTIER, vers 1930. @ Christie’s Maharajas & Mughal Magnificence New York, 19 juin 2019

Je me souviens que vous avez écrit que le centre de gravité s’est déplacé de Paris à Londres? 

En effet. C’est un fait assez peu connu mais en 1925, Louis Cartier avait déjà démissionné du conseil d’administration de Cartier SA à Paris. Dans les années 1930, alors qu’il s’approchait de la soixantaine, il était dans les faits à la retraite, passant la plupart de son temps à l’étranger, dans son palais de Budapest (il avait épousé en janvier 1924 Jacqueline Almasy, une comtesse hongroise) ou à Saint-Sébastien en Espagne. Mon grand-père disait que Louis avait l’habitude de revenir à Paris après des semaines, voire des mois d’absence telle une tornade se déplaçant des ateliers à la boutique rue de la Paix, critiquant vertement son équipe de ne pas répondre à ses impossibles attentes. Puis, il disparaissait de nouveau, causant une certaine vacance du pouvoir. Il essaya dans un premier temps d’y remédier en confiant les rênes de la Maison à son gendre René Revillon. Malheureusement, cela eut pour effet d’empirer la situation et d’aboutir à une tragédie familiale inattendue. C’est seulement à la fin des années 1930, lorsque Louis décida de confier la direction de Cartier Paris à son brillant protégé Louis Devaux, que la vacance du pouvoir fut résolue.

Francesca Cartier Brickell tenant une esquisse de Louis Cartier, l’aîné des trois frères Cartier réputé pour son génie créatif. Au dos de la photo, le grand-père de Francesca a écrit «Oncle Louis». Avec l’aimable autorisation de l’auteur © Jonathan James Wilson

J’ai trouvé fascinant de lire les lettres échangées entre les frères car elles révèlent l’humanité de leurs relations loin de la parfaite façade que la famille s’est efforcée de présenter au monde depuis ses paisibles et élégants salons. Pierre et Jacques, par exemple, s’inquiétaient pour les affaires, mais ils s’inquiétaient aussi pour leur frère aîné, admettant l’un à l’autre (et le tenant secret pour le reste du monde) que parfois ils ne savaient pas où était Louis ni quand il reviendrait. Louis apporta encore de nouvelles idées à cette époque et continua de pousser son équipe à innover (dans une lettre il leur demande d’arriver avec « quelque chose de plus savoureux, ou quelque chose de nouveau ») ; ces longues absences et le besoin d’être seul ont peut-être été le revers de son génie créatif.

Il y eut aussi une querelle importante entre Jacques et Louis au début des années 1930. Je n’entrerai pas dans les détails ici, l’histoire est décrite dans le livre, sauf pour dire que leurs relations en ont souffert pendant un certain temps. Dans un accès de colère, Louis a refusé à Jacques l’accès à Cartier Paris: «Le pire aspect est la sanction prise par LC [Louis] à l’égard de JC [Jacques]—JC est interdit d’entrée dans les lieux du S.A. au 4 ou 13 rue de la Paix. Arrêt de toutes les relations entre les deux sociétés, aucun stock de S.A. à envoyer, commander ou réparer. Seules les activités actuelles sont à mener, aucune nouvelle affaire n’est à réaliser ».

Malgré cela, Cartier Londres était peut-être la mieux placée des trois succursales dans le monde dans les années 1930 car elle entretenait des relations avec l’Inde (que Jacques visitait depuis deux décennies)aussi bien qu’avec la cour royale britannique. Ces clients de l’aristocratie n’avaient généralement pas été aussi touchés par la Grande Dépression que beaucoup des clients de Pierre outre-Atlantique. On les retrouvait souvent figurant (avec leurs bijoux) dans les pages mondaines de la presse, ce qui en faisait un modèle idéal de marketing pour Cartier.

Béatrice (née Mills), comtesse de Granardby. Bassano Ltd
négatif en verre sur plaque entière, vers 1909
Donné par Bassano & Vandyk Studios, 1974
Photographs Collection © National Portrait Gallery, London

Lady Granard, par exemple, fille du financier américain Ogden Mills et épouse du comte de Granard, était connue dans la haute société britannique pour son goût des pierres précieuses depuis que le Washington Postavait fait remarquer qu’à ses débuts en 1909 au Parlement qu’« après la Reine, qui portait les joyaux de la couronne, aucune femme dans la chambre n’était parée d’autant de joyaux splendides que la nouvelle comtesse américaine, et si la Reine n’avait pas porté les diamants Cullinan pour la première fois, la comtesse américaine aurait surpassé Sa Majesté.»

Deux décennies plus tard, bien que la capitale britannique vive sous l’ombre de la Grande Dépression, la vie de Cour – et l’exigence qui s’en suit de porter des bijoux – s’était, maintenue. En 1932, Lady Granard commanda un collier absolument remarquable chez Cartier Londres dont elle fournit les gemmes : il était composé de deux mille diamants et d’une énorme émeraude rectangulaire de 143,23 carats

Collier porté par la comtesse de Granard. Cartier Londres, commande spéciale, 1932. Platine, diamants, émeraude (coussin 143,23 carats). Hauteur au centre 8,80 cm. Photo: Vincent Wulveryck, Collection Cartier
© Cartier.

Les relations de la succursale londonienne avec la famille royale britannique furent renforcées en 1933 lorsque la reine Mary demanda à échanger un cadeau qu’elle avait reçu de Cartier pour une broche-clip plus onéreuse. Après que Cartier eut fait l’échange gratuitement, la Reine remercia en venant visiter la boutique de New Bond Street. Visitant les salons et les différents départements à l’étage, «Sa Majesté», se souvint Joseph Sinden, alors directeur de Cartier Londres, «discuta avec un certain nombre d’artisans et la visite dura une heure et demie». Elle était arrivée par l’entrée latérale de la rue Albemarle, mais quand vint le moment de partir, «la nouvelle de la présence de Sa Majesté avait circulé et un certain nombre de personnes attendaient pour la regarder partir». La rumeur de la visite royale fut excellente pour le business. «Bond Street est affairé», rapporta  Jacques quelques mois plus tard; « l’atelier joaillier croule sous les commandes » (the workshop is blocked with orders). La visite très médiatisée de Sa majesté participa également à répandre la nouvelle que bien que Cartier fut une entreprise française, la succursale londonienne employait des Anglais. C’était un message important à transmettre à une époque où il y avait un fort mécontentement contre les entreprises de Londres privilégiant les travailleurs étrangers aux dépens des travailleurs britanniques.

La famille royale sur le balcon du palais de Buckingham après le couronnement du roi George VI d'Angleterre. De gauche à droite, la reine Elizabeth, la princesse Elizabeth, la reine Mary, la princesse Margaret et le roi George VI. @ HULTON-DEUTSCH COLLECTION / CORBIS / GETTY IMAGES.
La famille royale sur le balcon du palais de Buckingham après le couronnement du roi George VI d’Angleterre, le 12 mai 1937. De gauche à droite, la reine Elizabeth, la princesse Elizabeth, la reine Mary, la princesse Margaret et le roi George VI. @ HULTON-DEUTSCH COLLECTION / CORBIS / GETTY IMAGES.

Plus tard dans les années 1930, alors que Paris était aux prises avec des troubles politiques et sociaux, Londres était occupée à des commandes pour le couronnement royal de 1937, à l’occasion duquel furent fabriqués vingt-sept diadèmes et ornements de tête.

Deux ans plus tôt, Vogue avait déclaré que les diadèmes avaient fait leur retour en Angleterre « les diadèmes font fureur ».En 1936, Cartier créa un diadème en platine et diamants avec un motif de volutes en cascade que le futur roi George VI acquis pour sa femme, la future reine Elizabeth. Cette pièce, connue sous le nom de « tiare Halo», fut portée par quatre générations de la famille royale et refit une apparition éclatante en 2011 lors du mariage de Catherine Middleton (future duchesse de Cambridge) avec le prince William. Parmi les autres clients royaux importants des années 1930, mentionnons le futur duc de Windsor, dont l’achat d’une bague de fiançailles pour Wallis Simpson mènerait effectivement à son abdication.

« Halo Tiara » de la reine Elizabeth, Cartier, 1936.
@Royal Collection Trust. All rights reserved

Parlez-nous de la bague de fiançailles de Wallis ? 

Heureusement pour Cartier, le duc de Windsor (alors prince de Galles) avait choisi la Maison Boucheron pour ses cadeaux à son ancienne maîtresse, Freda Dudley Ward. Quand a débuté sa relation avec Wallis, elle lui aurait apparemment recommandé de changer d’allégeance parce qu’elle ne voulait rien qui rappelle la précédente amante!

Le Prince a inondé Wallis de bijoux. Grand habitué de Cartier Londres, il utilisait généralement l’entrée arrière de la rue Albemarle (afin d’éviter d’être repéré par le public) avant d’être discrètement accueilli par un vendeur dans l’un des salons privés. Pour un grand joaillier, la discrétion était de mise, plus particulièrement encore lorsqu’il s’agissait d’un futur roi entretenant une liaison amoureuse avec une femme mariée. Pendant la majeure partie de l’année 1936, la relation scandaleuse fut cachée à la presse britannique. En réalité, Jacques, un des joailliers de confiance du roi, était l’un des rares à avoir connaissance de la profondeur de leur relation.

J’adore l’histoire de la bague de fiançailles de Wallis. Traditionnellement, les émeraudes ne sont pas utilisées pour les bagues de fiançailles. Par rapport aux diamants, la pierre est bien plus fragile et peu s’égriser facilement lorsqu’elle est portée au quotidien. Mais le roi Édouard VIII (comme il le fut pendant une très brève période après la mort de son père et avant de devenir le duc de Windsor) ne se souciait pas de la tradition.

L’émeraude est une variété de béryl (silicate d’aluminium et de béryllium). Cet échantillon proviendrait de la collection du très honorable Charles Greville, ca 1810. @ Natural History Museum, Londres

Quelques années plus tôt, Jacques avait envoyé un vendeur de confiance à Bagdad pour négocier l’achat de plusieurs pierres précieuses importantes. À son arrivée, le vendeur avait été informé que la vente devait être effectuée secrètement et qu’il lui était interdit de télégraphier tous les détails à Londres. Tout ce qu’il avait été autorisé à dire, c’est qu’il avait besoin d’une grosse somme d’argent et qu’elle devait lui être envoyée le plus rapidement possible. Faisant confiance à son employé, Jacques donna son accord et fit transférer la somme demandée sans délai. Pour un prix aussi élevé, il supposait que Cartier allait acquérir un très grand nombre de pierres précieuses. Mais quand son vendeur revint à Londres, il n’avait sur lui qu’une petite pochette. D’où il tira une unique pierre précieuse.

C’était une émeraude de la taille d’un œuf d’oiseau. Jacques était captivé. En tant qu’expert en pierres précieuses, il s’émerveilla de la chance de voir et de tenir l’une des plus belles émeraudes du monde, un joyau si magnifique qu’il avait autrefois appartenu au trésor des Grands Moghols. Mais en tant qu’homme d’affaires, il était consterné. Il y a des années, avant la Révolution russe, ils n’auraient eu aucun problème à trouver des acquéreurs assez fortunés pour s’offrir une telle gemme. Mais les années 1930 étaient une toute autre époque. La seule option qui se présentait aux Cartier pour rentrer dans leurs fonds était de scinder l’émeraude et d’en tirer deux pierres qui seraient magnifiquement taillées et polies. Bien qu’il ait été douloureux pour Jacques de faire tailler une gemme aussi fantastique, il dut raisonner en homme d’affaires. Une moitié fut vendue à un millionnaire américain et l’autre, d’un poids de 19,77 carats, devint la pièce maîtresse de la bague de fiançailles commandée pour Wallis.

Ainsi que l’on peut le voir sur de nombreux bijoux qu’il offrit à Wallis, le roi demanda à Cartier de graver un message personnel. Fut gravé dans l’anneau de la bague : « We are ours now 27 X 36 ». Edward fit sa demande le 27 octobre 1936, le jour même où Wallis obtenait son divorce d’Ernest Simpson.

Wallis, Duchesse de Windsor par Dorothy Wilding, 2 June 1943 © National Portrait Gallery, London. Sur ce portrait réalisé six ans -presque jour pour jour,- après son mariage, Wallis porte sa bague de fiançailles et un bracelet orné de croix également réalisé par la Maison Cartier.

Jacques Cartier et la Maison de Londres ont donc été au cœur de ce fameux épisode de l’Histoire? 

En effet ! J’aime la façon dont cet épisode illustre l’importance capitale de la discrétion chez un joaillier, et le fait qu’un joaillier puisse être au courant d’un secret qu’ignorent des membres d’une même famille, comme dans ce cas-précis, la famille royale.

Jacques travaillait ainsi d’un côté sur des diadèmes pour le couronnement à venir du roi Édouard VIII, et de l’autre sur une bague qui entraînerait son abdication. En fin de compte, le couronnement fixé pour l’été 1937 eut bien lieu, mais ce fut pour un autre roi que celui attendu : le roi George VI.

Une fois que Wallis eut reçu sa bague, le Premier ministre britannique dit au monarque que le peuple britannique n’accepterait jamais une femme divorcée pour reine. «Je crois que je connais notre peuple», a-t-il dit. « Ils toléreront beaucoup dans la vie privée, mais ils ne supporteront pas ce genre de chose chez un personnage public ». Lors d’une série de réunions, il énonça clairement les options qui s’offraient à Edward : soit renoncer à Madame Simpson, soit abdiquer. Lors d’une poignante émission radiophonique diffusée du château de Windsor, le roi annonça son abdication et quitta la Grande-Bretagne en direction de la France.

Dès lors, ce fut Cartier Paris qui récupéra la part du lion des commandes de bijoux du couple (parmi les pièces les plus connues figurent une broche flamant sertie de diamants taille brillant, émeraudes, saphirs et rubis calibrés, cabochons de saphir et citrine ; un collier en améthyste et turquoise et les joyaux emblématiques des grands félins).  

Wallis, Duchesse de Windsor; Prince Edward, Duc de Windsor par Dorothy Wilding, 2 June 1943 © National Portrait Gallery, London. La Duchesse porte son émeraude Cartier, et le Duc les trois anneaux Trinity de Cartier.

Dans les années 1930, la Maison Cartier de Londres fut célèbre pour ses colliers et bijoux en aigue-marine et topazes, pouvez-vous nous expliquer l’origine de ce choix créatif ?

Collier-Tiare aigues-marines et diamants, vers 1935, signé Cartier Londres, numéroté @ Christie’s Magnificent Jewels New York, 5 décembre 2018.
Cristaux d’aigues-marines @Mim museum in Beirut, Liban

Les années trente furent une période fertile et prolifique pour Cartier Londres, en particulier dans la création de grands colliers – dont malheureusement beaucoup furent ensuite dessertis et qui ne survécurent pas à la période moderne. Le directeur du studio de dessin, Georges Massabieaux, travaillait avec des dessinateurs comme George Charity et Frederick Mew (Mew était l’auteur de nombreux dessins géométriques parmi les plus innovants de la Maison). En 1935, l’équipe londonienne fut rejointe depuis Cartier Paris par le talentueux artiste Pierre Lemarchand qui vint temporairement s’installer à Londres. Il s’entendait particulièrement bien avec Mew, tous deux s’admiraient mutuellement, et Pierre allait continuer à concevoir de nombreux bijoux sur le thème animalier pendant et après la Seconde Guerre mondiale (il est l’homme derrière la célèbre broche « oiseau dans une cage » symbole de l’occupation de Paris, et les bijoux « panthère » de la duchesse de Windsor).

Clip Cartier géométrique orné d’algues-marines et de diamants montés sur platine @Sotheby’s London, Fine Jewels, 16 July 2014

Au regard des difficultés économiques liées à la Dépression, Jacques donna priorité à l’utilisation de pierres fines, qui étaient non seulement beaucoup plus économiques que les quatre pierres précieuses, mais aussi plus facilement disponibles dans une variété de tailles géométriques. Cette décision a donné aux dessinateurs l’occasion de trouver un look presque architectural en accord avec la mode de l’époque. La topaze était généralement associée à des diamants et montée sur or: « La seule exigence», expliquait Vogue dans son numéro d’octobre 1938, «  était que les bijoux en topaze devaient paraître aussi importants que s’il s’agissait d’émeraudes ou de rubis. C’est ainsi que Cartier l’a imaginé ».  Souvent, les clients demandaient des bijoux assortis : lorsque la débutante Lady Elizabeth Paget fut photographiée pour Harper’s Bazaar en janvier 1935, elle portait « la magnifique parure de Cartier… topaze claire et foncée, comprenant collier, bracelet, clip d’épaule et de grandes boucles d’oreilles  ». Mais c’est la combinaison diamants – aigues-marines que Jacques aimait plus particulièrement. Cela donnait, estimait-il, un air frais et élégant qui convenait à toutes les femmes, de la royauté aux « trendsetters » avant-gardistes. Ses clients ont confirmé ce choix, tout comme les nombreux Américains en visite qui ont commandé leurs bijoux chez Cartier Londres.

Paire de pendants Art Deco en argues-marines et diamants, circa 1935, Chaque pendant est signé Cartier London, no.7144. @Christie’s London, Important Jewels, 26 November 2014

Mon grand-père m’a raconté les coulisses de la façon dont les frères Cartier ont assemblé ces collections de pierres fines. Il était primordial, s’ils devaient trouver de belles pierres à des prix raisonnables, que ni les marchands ni leurs concurrents ne découvrent leur démarche. Après avoir arrêté leur choix sur une pierre en particulier, les trois frères en faisaient l’acquisition de façon discrète sur des mois, voire des années. Si, par exemple, c’était la topaze, ils achetaient des topazes lorsque différents marchands de gemmes venaient leur présenter leurs gemmes, mais jamais trop à la fois, ni au même marchand. L’idée était qu’au bout de quelques années, ils aient acquis assez de topazes de grande qualité pour en faire une collection impressionnante le temps d’une saison. Et puis, en montrant des colliers de topazes, des boucles d’oreilles en topaze, des bracelets et des bandeaux en topaze dans leurs devantures, ils faisaient immanquablement de la topaze la pierre fine du jour. Au moment où leurs concurrents essayaient de les copier, non seulement il restait très peu de topazes de belle qualité sur le marché, mais de surcroît, les marchands avaient augmenté leurs prix et il devenait presque impossible pour un autre joaillier de créer une collection de même ampleur centrée sur la topaze.

Diadème aigue-marine Art déco de Cartier London, fabrication v. 1930-35 @DOROTHEUM Estimé entre 34.000 et 70.000 €, il s’est vendu 582 800 euros le 10 juin 2020!

J’ai lu que Jacques souffrait d’une mauvaise santé, et qu’il avait disparu avant ses frères bien qu’il ait été le cadet de la fratrie ? 

C’est vrai, Jacques a continué à travailler à Londres et à voyager en Orient tout au long des années 1930, mais il souffrait de problèmes de santé liés à une faiblesse des poumons (pendant la Première Guerre mondiale, Jacques avait eu la tuberculose puis avait été gazé au Front). Ainsi par exemple, lors d’un voyage professionnel en Inde en 1935 où il était accompagné de sa femme, au lieu de s’installer  à leur arrivée dans leur suite habituelle avec vue sur mer, Jacques avait été transporté d’urgence à l’hôpital. « Jacques a eu des hémorragies à l’arrivée au Taj Mahal Hotel Bombay, » avait télégraphié Nelly, paniquée, aux frères de son mari. « Bon médecin et infirmières. Je vous tiendrai au courant ». Heureusement, il avait pu se remettre cette fois-ci, mais sa santé en avait pris encore un coup et ses faibles poumons restèrent un souci rémanent.

Pour améliorer sa santé, les médecins de Jacques lui avaient recommandé de d’aller respirer l’air des montagnes en Suisse.  Ainsi il alla passer les hivers en famille dans la station très courue de Saint-Moritz. Villa Chantarella, le chalet qu’ils louaient chaque année à côté du grand hôtel du même nom, devint une demeure loin de leur demeure. «Nous voici à nouveau au sommet du monde dans notre arche de Noé pleine à ras bord de nos adolescents», écrivit Jacques à Pierre un Noël, lui racontant comment leurs quatre enfants étaient sur les pentes avec leurs amis tandis qu’il était resté au chaud à l’intérieur à travailler sur des dessins pour une exposition à venir.

La station de ski était également favorable aux affaires et Jacques mit en place une succursale Cartier saisonnière à Saint-Moritz. Extrêmement bien situés  à côté du célèbre confiseur suisse Hanselmann, les nouveaux salons Cartier à la montagne ont attiré bon nombre de visiteurs pendant les quelques mois où ils étaient ouverts chaque année. Parmi les clients qui se rendirent dans cette station de ski à cette époque, on compte tout le gratin, de l’Aga Khan III à Coco Chanel, en passant par les stars d’Hollywood comme Gloria Swanson et Douglas Fairbanks, et jusqu’aux hommes d’affaires comme Henri Deterding, « le Napoléon de l’huile », qui acquit le célèbre diamant Polar Star dans la succursale Cartier de St Moritz.

Le Polar Star est un diamant taille coussin de 41,28 carats, ainsi nommé en raison de sa taille en forme d’étoile à huit branches. La pierre était autrefois dans la collection de Joseph Bonaparte, puis de la princesse Tatiana Youssoupoff. Passé par descendance au prince Félix Youssoupov, qui l’a vendu à Cartier en 1924, ce diamant a été acheté à la succursale de San Moritz par Sir Henry Deterding, qui l’a offert à son épouse, Lydia. En 1980, il a été vendu pour 4,6 millions de dollars, alors un prix record pour un diamant @ Christie’s à Genève

A l’aube de la Seconde Guerre mondiale, l’état de santé de Jacques s’était considérablement détérioré. Convaincu qu’il devrait être dans sa France natale en temps de guerre (et malgré le fait qu’il n’aurait pas dû voyager d’Angleterre avec sa mauvaise santé) Jacques a passé ses derniers mois à l’Hôtel Le Splendid dans la ville thermale de Dax, dans le sud-ouest de la France. Malheureusement, en ces temps de guerre, il n’a pas pu recevoir les soins médicaux dont il avait besoin et il est décédé le 10 septembre 1941, à l’âge de 57 ans.

L’une de ses dernières actions fut de demander à son ami proche, le designer Charles Jacqueau, de former mon grand-père, Jean-Jacques Cartier, au dessin. Pour Jean-Jacques, ce fut une profonde tristesse de savoir qu’il ne pourrait jamais travailler aux côtés de son père dans l’entreprise familiale, mais comme son père, il était également un artiste dans l’âme. Il apprit à aimer le dessin et le monde des pierres précieuses dans l’entreprise. Il reprit Cartier London dans les années 1940 – lorsqu’à l’ère d’avant-guerre des grands colliers et diadèmes en diamants succéda une ère d’austérité et une taxation ravageuse du luxe de 125% pour les bijoux. Tout comme ses ancêtres avaient dû le faire, il changea radicalement de tactique une fois de plus afin de maintenir l’entreprise à flot… mais c’est une histoire que je vous raconterai une autre fois…

Merci chers lecteurs pour vos nombreux et sympathiques retours au sujet du passionnant récit de Francesca sur l’histoire de ses ancêtres et de la Maison Cartier lorsqu’elle était encore un empire familial. Beaucoup d’entre vous m’ont demandé s’il existait une traduction française du livre de Francesca Cartier Brickell. Ce n’est malheureusement pas encore le cas. Plusieurs traductions sont en cours, dont une en russe, mais aucune en français à ce jour. Je suis pourtant certaine qu’un éditeur pourrait trouver un grand intérêt à publier cette passionnante saga… puisqu’en définitive, c’est une belle histoire française. Avis aux éditeurs, donc !

Le livre de Francesca Cartier Brickell, The Cartiers  est disponible via Amazon ou dans les librairies anglaises.

Vous pouvez également suivre Francesca sur Instagram (@creatingcartierou sur Youtube (@francescacartierbrickell).

 

An Art Deco emerald and diamond bracelet by Cartier, circa 1935 @ Bonhams