Suzanne Belperron et Aimée de Heeren : une amitié, un collier, une redécouverte

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Jamais vu sur le marché international de la joaillerie, jamais passé en vente jusqu’à ce jour, un collier emblématique de l’oeuvre de Suzanne Belperron (1900-1983) sera proposé à la vente chez Sotheby’s Paris le 10 juin 2020. Marchands internationaux et collectionneurs l’ont bien compris et se tiennent aux aguets… Qui emportera ce bijou au printemps prochain ?

Suzanne Belperron à son bureau vers 1945. Observez bien les dessins sur son bureau ! Archives Olivier Baroin.

« Il s’agit d’une pièce exceptionnelle, provenant d’une collection privée européenne, que je n’avais jamais vue autrement que sur une photographie précieusement conservée par la créatrice dans ses archives », explique Olivier Baroin, expert de Suzanne Belperron et détenteur de ses archives personnelles. « Ce collier n’est sans doute pas une pièce unique, c’est l’un des exemplaires de ce type, conçu à la fin des années Trente et reproduit au fil des décennies par la créatrice ». Combien de pièces semblables existe-t-il ? Difficile à estimer selon l’expert… « D’autres modèles réapparaîtront probablement sur le marché une fois celui-ci dévoilé à la presse et au grand public. Je n’imagine pas que ce type de bijou ait pu être démonté par des héritiers lors de successions : l’esthétique du collier, véritable oeuvre d’art, supplante, une fois n’est pas coutume, la valeur intrinsèque du bijou. »

 


Orné de deux motifs coniques retenant des demi-cercles pavés en alternance de diamants taille ancienne, circonférence intérieure 370 mm environ, poinçons français pour l’or 18K (750/00), poids brut 132.30 g, restaurations. Les cinq arceaux sont mobiles. Le poinçon de maître, difficilement lisible se situe au centre du collier, sur le second demi-cercle en or. On en aperçoit en fait qu’une trace : quand on a insculpé le poinçon, la frappe ne s’est faite que sur la pointe du losange. Le poinçon de maître a ripé. Olivier Baroin perçoit la pointe du losange, le « S » surmonté du « t » et le « é » de Sté. Le poinçon Groené et Darde reconnu par l’expert permet de certifier que le collier a été réalisé entre 1942 et 1955.  Accompagné d’une attestation de Monsieur Olivier Baroin. Cf.: Sylvie Raulet & Olivier Baroin, Suzanne Belperron, Paris, 2011, p. 211, pour une photographie d’un collier identique. Lot 253 @Sotheby’s Joaillerie Paris, 1er avril 2020. Estimation : 80,000 – 140,000 EUR

Influencée par l’engouement pour les arts africains collectionnés avec passion par les artistes français dès le début du XXème siècle, Suzanne Belperron aurait dessiné ce collier signature à la fin des années 30. Le dessin ci-dessous d’une parure or jaune et diamant est une déclinaison amincie du collier mis aux enchères ce printemps. Les clous d’or sont remplacés par une torsade d’or et de diamants, dessin typique du trait Belperron.


Gouache, projet de collier, bracelets et boucles d’oreilles dits « africains » en or jaune, platine et diamants. Archives Olivier Baroin. Cf.: Sylvie Raulet & Olivier Baroin, Suzanne Belperron, Paris, 2011, p. 210.

On retrouve le même collier que celui de la vente parisienne dans deux pages de publicité commanditées par la Maison Herz-Belperron. Femina et Vogue présentaient en 1948 le collier composé de multiples demi-cercles rigides en or, alternés de demi-cercles sertis de diamants, retenus de chaque côté par un clou de forme conique.

Publicité parue dans Vogue en 1948 et contresignée de la main de la créatrice. @ Archives Olivier Baroin

Ce collier a séduit les personnalités qui suivaient attentivement les créateurs et créatrices de leur temps, et influençaient les réputations, au premier rang desquelles Aimée de Heeren.

Aimée de Sá Sottomaior porte une robe dessinée par Christian Dior alors dessinateur pour Robert Piguet. Printemps1939, Circus Ball reception de Lady Mendl (Elsie de Wolfe) à la Villa Trianon. Exposition Elegance in an Age of Crisis, Fashion of the 1930s. Cette exposition présentait un certain nombre de vêtements de couture ayant appartenu à Aimée@ By The Museum at FIT, NYC.

Aimée de Heeren (vers 1903-2006), ravissante mondaine d’origine brésilienne célébrée pour sa beauté, son originalité, son goût et son élégance, possédait une exceptionnelle collection de bijoux (la légende raconte que le Duc de Westminster, alors amant de Coco Chanel, lui avait offert des bijoux ayant appartenus à l’Impératrice Eugénie). En décembre 2007, The New York Times lui rendit hommage en ces termes : « when she died last year at 103, Aimee de Heeren — of New York; Palm Beach, Fla.; Paris; and Biarritz, France — became one more lost link to an earlier age of social grace and high society ».

Aimée Rodman de Heeren et sa fille Christina, à Biarritz. Aimée s’était remariée en 1941 avec Rodman Arturo de Heeren, héritier de la fortune du grand magasin Wanamaker © Getty images. Henry Clarke

A l’affût des talents de son temps, Aimée de Heeren faisait partie des grandes clientes de Suzanne Belperron. « On peut même aller jusqu’à dire qu’elle était une amie de Suzanne Belperron », précise Olivier Baroin.

Aimée en 1939 par Horst P. Horst
Suzanne Belperron à son bureau à la fin des années 30 @Archives Olivier Baroin

Leur importante relation épistolaire, conservée dans les archives personnelles de la créatrice, témoigne d’une attention mutuelle qui s’étend au-delà des échanges relatifs aux commandes joaillières.

Aimée de Heeren, grande admiratrice du travail de Suzanne Belperron soutenait le projet d’un livre sur l’oeuvre de la créatrice, qui aurait été le couronnement de sa carrière. C’est ailleurs pour ce projet, dont Hans Nadelhoffer aurait été l’auteur, que la créatrice rassemblait cahiers de commandes et souvenirs. Aimée de Heeren offrit d’ailleurs à Suzanne Belperron un appareil pour enregistrer ses mémoires, et lui proposa aussi son soutien pour exposer à New York au MET !

Une page du cahier de commande de Suzanne Belperron, datée de novembre 1970  qui souligne le nombre de bijoux Belperron que possédait Aimée de Heeren ! @Archives Olivier Baroin

En post-scriptum d’une lettre envoyée de l’hôtel Meurice (au début des années 1980) à sa « chère Amie », Aimée de Heeren décrit, d’un jugement pour le moins définitif, le collier d’inspiration africaine qu’elle avait aperçu des années auparavant chez Bernard Herz et dont elle avait étonnamment conservé intact le souvenir : « Si pendant que vous regarderez vos dessins, si vous tombiez sur celui de ce merveilleux collier en or et diamants, (d’inspiration africaine ?) qui avait de grands clous d’or et que j’ai vu chez Herz en 1939. (…) C’était vraiment merveilleux. Peut-on encore le répéter ? C’est rare un collier en or pour le soir qui soit original et pas les horreurs que l’on voit d’habitude ».

Aimée de Heeren à Suzanne Belperron. @Archives Olivier Baroin

C’est ce même collier, dont le porté reste des plus contemporains, que l’on retrouve en couverture du catalogue de la vente parisienne. Un temps oublié des grandes ventes internationales, Paris semble retrouver ces derniers temps, grâce aux efforts des experts et des maisons de vente, une place éminente sur le marché international des arts joailliers.

Crédit photographique : Julie Ansiau. Combinaison du mannequin : Joseph. @Sotheby’s Paris