« Moderne Maharajah », des Arts décoratifs aux arts joailliers

[section_title title= »Les joyaux du Maharajah d’Indore : de la tradition indienne à l’avant-garde européenne »]

Un couple très en vue

L’entrée de l’exposition s’ouvre sur une émouvante photo du couple prise par Man Ray dans les années 1927-1930. Complices, amoureux, détendus, Yeshwant Rao Holkar II et la Maharani Sanyogita Devi forment un couple qui semblent sortis d’un roman de Fitzgerald.

Suspendu au cou du Maharajah, on aperçoit un collier d’une grande simplicité formé d’une chaîne et d’une gemme taillée « en cartouche ». Appelé « taweez », ce pendentif est un talisman aux propriétés bienveillantes. La symbolique accordée aux gemmes est une notion profondément ancrée dans les croyances et la culture indienne. Ce bijou-amulette, dont la Collection Al Thani possédait un exemplaire très similaire, révèle la fidélité du Maharajah à la tradition indienne… à ceci près que le porté, torse nu sous une robe de chambre en soie, est résolument moderne!

Man Ray, Le Maharajah et la Maharani d’Indore, Cannes, vers 1927-1930. Epreuve gélatine-argentique, L. 9; l. 6,5 cm. Paris, Centre Pompidou-Musée national d’Art moderne- Centre de création industrielle, n° inv AM 1994-394 (3390). Crédit photographique : © Guy Carrard – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP. © Man Ray Trust / Adagp, Paris

Vente Maharajahs & Mughal magnificence. 19 juin 2019. Christie’s. Lot 10. Collier dit « Indore Sapphire » en pendentif taveez de 23,20 carats, XVIIIème siècle, monté par Cartier. chaîne signée MT Cartier, no. SB7885. Estimation: 40 000 USD – 60 000 USD. Prix réalisé USD 206 250. © Christie’s Images Ltd 2019

Saphir oval facetté de de 23,20 carats © Christie’s Images Ltd 2019.

Portraits de la dynastie Holkar et bijoux d’apparats traditionnels : l’identité indienne du Maharajah d’Indore

La première salle de l’exposition présente une galerie de portraits, peints ou photographiés, des membres de la dynastie Holkar. Une partie de ces archives provient de la collection privée du fils du Maharajah d’Indore, Richard Holkar. Les parures joaillières traditionnelles figurent en nombre sur ces portraits. Les plus anciennes sont montées sur or jaune et révèlent des cascades de pierres précieuses.

Ainsi, dès 1920, on voit Yeshwant Rao Holkar II poser en costume traditionnel avec un collier composé de sept rangs de perles fines à faire pâlir d’envie Aphrodite. Le 9 mai 1930, lorsque le Maharajah d’Indore accède au trône, il est paré d’un spectaculaire collier composé d’émeraudes et de diamants que son père, Tukoji Rao Holkar III (1890-1978), portait également avant son abdication en février 1926.

Lorsqu’il est présent à Indore (ville aujourd’hui située dans l’État du Madhya Pradesh) le Maharajah est en représentation. Son rôle symbolique l’oblige à paraître revêtu du costume marathe traditionnel que complètent divers insignes et décorations attestant ses responsabilités princières. En cliquant sur ce portrait officiel de 1931, on découvre le Maharajah paré d’un imposant collier de cérémonie et coiffé d’un sarpech (ornement de turban princier) recouvert de diamants  – dont cinq sont de taille spectaculaire -, alourdi de gemmes polies en forme de goutte, probablement des spinelles rouges ou des émeraudes provenant du trésor des Empereurs Moghols déchus. A la droite de son couvre-chef est suspendue une lourde pampille de perles fines et de gouttes d’émeraudes, ou de spinelles, qu’on appelle « turra ».

Ces bijoux parfaitement traditionnels soulignent le respect porté à la tradition par le Maharajah d’Indore. Lorsque ce dernier se trouve en Europe, notamment en France où il possède deux résidences, nous voyons son style se transformer et les bijoux du couple princier diffèrent alors radicalement de ceux vus en Inde. Ainsi, les bijoux reflètent le double visage, la double culture et pour ainsi dire la double existence du couple.

Le couple Holkar à Paris : des bijoux pour la Maharani.

Figures du pouvoir et de la tradition en Inde, le Maharajah et la Maharani se transformaient en Europe en phares de l’avant-garde, et fascinaient leurs contemporains par leur élégance et leur opulence. Les bijoux que portait le couple, parfois à tour de rôle, participaient pleinement de ce prestige.

Yeshwant Rao Holkar II et la Sanyogita Devi furent familiers des Maisons Chaumet, Mauboussin ,Van Cleef & Arpels chez qui ils allaient régulièrement acquérir de nouveaux bijoux montés non plus sur or jaune mais sur platine, ou bien pour faire sertir les gemmes de leur cassette personnelle sur de nouvelles montures de facture moderne.

Bernard Boutet de Monvel, S. A. la Maharani d’Indore en costume traditionnel mais avec une parure d’émeraudes et de diamants dans l’esprit Art déco. Cette parure compte des boucles oreilles en diamants, un collier d’esprit Art déco en aplat avec un double rang d’émeraudes  encadrées de diamants, une bague ornée d’une émeraude de taille impressionnante, un bracelet assorti en plaques d’émeraudes et diamants, et au poignet droit un bracelet multicolore composé de diamants, rubis et émeraudes..  1933-1934. Huile sur toile, H. 175,26 cm ; l. 175,26 cm avec cadre. @Collection Al Thani

Au sein de l’exposition, face à la reconstitution de la chambre à coucher de la Maharani telle qu’elle existait à Manik Bagh (et où les coffres à bijoux sécurisés, transparents, étaient intégrés aux murs du dressing), sont exposés, entres autres, huit dessins de pièces joaillières commandées chez Van Cleef & Arpels. On peut ainsi apercevoir une paire de pampilles en diamants baguette et perles de rubis, un tour de cou en brillants, des boutons de manchettes, une paire de clips, une boîte à cigarette. Tous ces bijoux sont résolument modernes, le plus souvent monochromes ou bi-couleur. Les assortiments de couleurs et les techniques de serti étaient on ne peut plus éloignés de ce qui se pratiquait dans les ateliers  en Inde (serti kundan)

Bracelet-montre de style égyptien (la découverte de la tombe de Toutankhamon est récente : novembre 1922!) provenant de la collection du Maharajah d’Indore, 1924. Cet exemplaire fait partie des six que la Maison créa sur ce modèle. Platine, diamants, rubis, émeraudes, onyx. Van Cleef & Arpels @ Collection Santi Londres
Bracelet, 1925 Platine, diamants, Collection Van Cleef & Arpels

Le bracelet (ci-dessus) appartient au registre de la « joaillerie blanche ». Composé de platine et diamants, il se caractérise par sa souplesse, un travail ajouré et une symétrie dans les ornements. Au centre du bracelet se trouve un symbole tout à fait européen : le nœud d’Héraclès. Ce noeud symbolise le mariage depuis que dans la Rome antique la mariée serrait sa tunique d’un nœud que son mari dénouait lors de la nuit de noces. Héraclès ayant eu selon la légende soixante-dix enfants, le nœud est également associé à la fécondité. Promis l’un à l’autre depuis leur tendre enfance, Yeshwant Rao Holkar II et Sanyogita Devi se marièrent en 1924,  alors que cette dernière était alors âgée de seulement dix ans. Les photos de Man Ray prises vers 1927-1930 et les films de Eckart Muthesius révèlent un couple profondément épris.

Chaumet et les diamants dits « Poires d’Indore » 

Les commandes du Maharajah d’Indore, 1911-1913. Livre de factures et projet de dessin pour les « poires d’Indore ». Facture du Taj Mahal Palace Hotel à Bombay lors de la mission Chaumet aux Indes en 1900-1911. Collection et archives Chaumet.

Tukoji Rao Holkar III (1890-1978), père de Yeshwant Rao Holkar II, fut contraint d’abdiquer prématurément en raison d’un scandale qui aurait pu inspirer Agatha Christie. C’est lui qui avait fait découvrir l’Europe à son fils, l’emmenant en voyage à ses côtés, lui offrant l’éducation anglaise requise pour les princes de son rang sous le Raj Britannique.

Peut-être est-ce lui encore qui lui transmis sa passion pour les diamants. Ainsi, Tukoji Rao Holkar III avait fait l’acquisition chez Chaumet à Paris en octobre 1913 de deux diamants incolores exceptionnels taillés en forme de poire : l’un de 46,95 carats, l’autre de 46,70 carats.

Cette paire de diamants, aussitôt renommée les « poires d’Indore »,  fut conservée par les Holkar jusqu’à l’avènement de la République Indienne en 1947, et les archives de la Maison Chaumet racontent les différentes propositions de monture qui furent proposées au père, puis au fils. L’exposition du MAD présente ces très belles archives.

Joseph Chaumet, atelier de dessin, Projet d’ornement de corsage asymétrique platine, diamants et émeraudes avec les diamants poires d’Indore, crayon graphite, encre grise, craie blanche, sanguine, lavis et rehauts de gouache sur carte teintée grise, vers 1911. H. 56,2 cm x l. 38,5 cm. Paris, collection Chaumet, PR-2019-DI-054
Joseph Chaumet, atelier de dessin, Projet d’ornement de corsage platine, diamants et émeraudes avec les diamants poires d’Indore, crayon graphite, lavis et rehauts de gouache, rehauts de gomme arabique sur carte teintée grise, vers 1911. H. 37,5 cm x l. 30 cm. Paris, collection Chaumet, PR.2019-DI-053
Ce dessin illustre l’état final du collier réalisé pour le Maharajah Yeshwant Rao Holkar II vers 1934. Ce dernier pose avec ce bijou dans le portrait en tenue traditionnelle peint par B. Boutet de Monvel. Joseph Chaumet, atelier de dessin, Projet de collier platine et diamants pour le maharaja d’Indore, crayon graphite, lavis et rehauts de gouache sur carte teintée grise, 1911-1913. H. 28,6 cm x l. 17,2 cm. Paris, collection Chaumet, PR.2019-DI-051
Le collier avec les deux diamants d’indore dans sa version de 1934. Positif d’un négatif sur plaque de verre au gélatine-bromure d’argent. H. 28,5 cm. L. 17,5 cm. @Collection Chaumet Paris
Huile sur toile de Bernard Boutet de Monvel représentant Yeshwant Rao Holkar II en costume traditionnel marathe vers 1933-1934. Le Maharajah porte les poires d’Indore dans un collier Chaumet, la bague rubis de Mauboussin (main droite) ainsi qu’un double rang de perles fines. A l’instar du portrait de la maharani en costume traditionnel, es bijoux sont les seuls éléments « modernes »  du tableau. @Collection Al Thani

Les poires d’Indore, Jacques Goulet et la Maison Mauboussin

La relation avec Mauboussin part d’une amitié personnelle. Le Maharajah d’Indore s’était lié d’amitié avec Jean Goulet, membre d’une branche cadette de la famille Mauboussin. Peu après, au début des années 30, ce dernier fut appelé à reprendre les rênes de la maison familiale, avec son père Marcel. C’est ainsi qu’en 1933, Maubousssin – maison classée alors comme très avant-gardiste dans la création de bijoux – devint le joaillier officiel de la famille princière. Jean Goulet fut invité à Indore pour inventorier et estimer le trésor familial, ce qui prit deux longs mois, explique Amin Jaffer dans Fastes occidentaux des maharajahs. On chargea la maison Mauboussin de créer de nombreuses pièces d’apparat. Mais surtout, on lui confia les gemmes du trésor d’Holkar afin de concevoir pour elles des montures modernes, qui traduisaient l’époque. C’est ainsi que naquit l’imposant sautoir tout en symétrie, composé d’émeraudes, de diamants et des fameuses Poires d’Indore.

Bernard Boutet de Monvel, S. A. la Maharani d’Indore en robe du soir (occidentale). 1931. Huile sur toile. H. 190,5 cm. l. 111,76 cm avec cadre. @ Collection Al Thani. Le collier Mauboussin est formé d’une chaîne en diamants baguettes, de deux importants diamants taille émeraude (à hauteur des clavicules), d’une émeraude octogonale et des deux poires d’Indore encadrant un troisième diamant de taille poire d’une taille inférieure. Il est amusant de voir que le Maharajah et la Maharani portent tous deux les poires d’Indore, et surtout, qu’ils se font portraiturer avec ce trésor.

Une amusante réaction face à ces diamants nous vient du peintre Bernard Boutet de Monvel qui, le 6 août 1931, alors qu’il réalisait le portrait du Maharajah, écrivait de Paris à sa femme Delfina : « Je quitte ma toile à l’instant. J’espère (??) la ressemblance bien partie. La tête doit être finie demain, suivant mes vœux, ainsi que le collier, incroyable amas de diamants gros comme des bouchons de carafe. Bien embêtant à peindre… ». (Archives B. de Monvel, collection particulière)

En 1937, c’est chez aussi Mauboussin que le Maharajah acquit un autre diamant de renom : le Porter Rhodes d’un poids de 56,40 carats qui avait été découvert en 1890 dans la mine Kimberley en Afrique du Sud.

Mauboussin vendit également au Maharajah l’une de ses bagues préférées, qu’il porte à l’annulaire droit sur son portrait en costume marathe par B. de Monvel : celle ornée du rubis de 8, 01 carats présentée dans l’exposition dans une monture plus tardive créée par Harry Winston.

Mauboussin, années 1930, bague modifiée par Harry Winston vers 1940-1945. Marque : MAUBOUSSIN PARIS HW PT 950. Platine, rubis et diamants. Poids du rubis : 8, 01 ct.  © Collection Al Thani 2015. Photo by Prudence Cuming

L’Indépendance de l’Inde, et la ruine des Maharajahs :  Harry Winston acquiert les plus beaux joyaux du Maharajah d’Indore

Surnommé au XXème siècle le roi des diamants, Harry Winston constitua une incroyable collection de diamants entre 1950 et 1970 qui fut même un temps considérée comme la deuxième plus grande et plus importante collection de bijoux au monde, derrière celle de la Reine d’Angleterre !

Harry Winston. Bague vers 1943. Platine et diamant bleu-gris, VS2, 2,48 ct. © Collection Al Thani 2015 Photo by Prudence Cuming

Harry Winston. Bague vers 1943. Platine, deux diamants incolores rectangles, et un diamant bleu SI1 de 2,30 ct. © Collection Al Thani 2015 Photo by Prudence Cuming

Le Maharajah possédait quelques bijoux signés Harry Winston, dont ces deux bagues ornées de diamants bleus, parmi les plus rares trouvés dans la nature. Non sans une certaine ironie, le diamantaire acquit lorsque la splendeur des Maharajahs déclina, une partie des gemmes et parures de Yeshwant Rao Holkar II…

Ce fut le cas des deux poires d’Indore qui furent rachetées en 1946. Harry Winston les fit légèrement retailler pour obtenir plus d’éclat encore. Ces diamants, au milieu de tant d’autres dont le Hope, firent partie de l’exposition itinérante « Court of Jewels » organisée entre 1949 et 1953 par le joaillier américain. Par la suite, les Poires d’Indore furent vendues à plusieurs reprises par le bijoutier au cours des décennies, puis par Christie’s en novembre 1987 pour 2,7 millions de dollars. Aujourd’hui, elles font partie de la collection privée de Robert Mouawad.

La couleur de ces diamants a été gradée H et I (D étant le meilleur grade pour un diamant incolore). Les poires d’Indore ont une pureté VS2 (c’est-à-dire qu’observés à la loupe x10, on y aperçoit de « très petites inclusions », « very small inclusions »)

Ces magnifiques diamants historiques sont sertis en boucles d’oreilles.

Les Poires d’Indore. Poids: 46,39 carats, 44,14 carats Grade: I-VS2, H-VS2. @Mouawad

Enfin,  il est une dernière pièce de joaillerie de conception indienne mais montée à l’occidentale qui a appartenu aux Holkar dans la première moitié du XXème siècle et sur laquelle nous achèverons l’inventaire des bijoux du Maharah d’Indore qu’il nous est encore possible de voir aujourd’hui. Il s’agit du collier, nommé tardivement « Collier de l’inquisition », probablement en raison de l’origine colombienne des émeraudes.

Maharaja of Indore Necklace. A necklace featuring beryl (var. emerald) from near Colombia. Described as « necklace with 374 diamonds (1 missing), 15 emeralds, set in platinum, upper chain, lower pendant and small modern brilliant diamonds added in 20th century. NMNH G5113 Studio Kanji Ishii, Inc. and Courtesy of Harry Winston, Inc. @Smithsonian Institution

Ce collier reprend la forme traditionnelle des colliers de cérémonie, mais il est monté à l’Européenne sur platine et dans l’esprit Art déco. Il appartenait déjà au père du Maharajah d’Indore au début du XXe siècle. En 1948, Harry Winston le leur racheta. Il fit aussi partie de l’exposition itinérante « Court of jewels ». En 1955, Cora Hubbard Williams en fit l’acquisition puis très généreusement l’offrit à la Smithsonian Institution en 1972.

Le collier contient 374 diamants et 15 émeraudes. Les émeraudes proviennent très probablement de Colombie et les diamants d’Inde (seule source de diamants jusqu’en 1723). La grande émeraude centrale en forme de tonneau pèse environ 45 carats ! Les gemmologues de la Smithsonian  Institution estiment qu’en raison de sa couleur profonde et de sa clarté exceptionnelle, il s’agit de l’une des plus belles émeraudes au monde. Les pierres ont probablement été taillées en Inde au XVIIe siècle, ce qui en fait l’une des plus anciennes gemmes taillées de la National Gem Collection.

C’est à ce parcours de vie et du goût d’un homme partagé entre deux civilisations que nous invite la très belle exposition du Musée des Arts Décoratifs. Elle atteste une fois de plus que l’hôte, l’étranger, le nouveau venu peut renouveler profondément le regard que nous portons sur notre propre culture.

 

visuel de « une » : Mauboussin, années 1930, bague modifiée par Harry Winston vers 1940-1945. Marque : MAUBOUSSIN PARIS HW PT 950. Platine, rubis et diamants. Poids du rubis : 8, 01 ct.  © Collection Al Thani 2015. Photo by Prudence Cuming