Le Second Empire à Orsay : entretien avec Hubert le Gall, scénographe

Créateur de mobilier renommé, Hubert Le Gall est aussi un scénographe recherché. Depuis une quinzaine d’années, il a signé maintes scénographies d’exposition, en France comme à l’étranger. Probablement avez-vous déjà aperçu son travail au musée Jacquemart-André lors des expositions Van Dyck (2008) ou Canaletto-Guardi (2012). Sinon au Grand Palais pour Mélancolie, Génie et folie en Occident (2005). Ou alors au Musée de l’Orangerie pour Frida Kahlo-Diego Rivera, l’art en fusion (2013) ? Peut-être était-ce au Musée Maillol avec Les Borgia (2014), ou encore l’année dernière au Musée d’Orsay pour l’exposition « Pierre Bonnard, peindre l’Arcadie ».

Cet automne, du 27 septembre 2016 au 15 janvier 2017, le musée d’Orsay a une nouvelle fois fait appel à Hubert le Gall pour orchestrer la scénographie de l’exposition « Spectaculaire Second Empire » qui marque les trente ans du musée.

L’exposition présente en une scénographie admirable l’éclectisme des plus beaux objets créés par la manufacture impériale de Sèvres, des Gobelins ou de Beauvais, les orfèvres Christofle et Froment-Meurice, la Maison Mellerio dits Meller, le bronzier Ferdinand Barbedienne (1810-1892) et aussi les ébénistes Alexandre-Georges Fourdinois (1799-1971) et Charles-Guillaume Diehl (1811-1885) etc…

Hubert le Gall a accepté de partager sa vision de la « fête impériale ».

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Fête de nuit aux Tuileries le 10 juin 1867, à l’occasion de la visite des souverains étrangers à l’Exposition Universelle. Pierre Tetar Van Elven (1828 – 1908) Musée Carnavalet – Histoire de Paris/ Roger-Viollet

[section_title title= »Qu’est-ce qu’un scénographe? »]

Hubert le Gall a une idée très claire de son rôle de scénographe :
« La scénographie, c’est de savoir raconter une histoire au public, à travers des œuvres, un artiste… Mon rôle c’est de donner des clefs de compréhension et d’émotion qui vont toucher, séduire ou éveiller l’intérêt du public.»

Selon le Guide des bonnes pratiques – projet d’exposition, publié en septembre 2013 par le Ministère de la culture, le scénographe crée une œuvre de l’esprit. Il conçoit le parcours, les espaces, le mobilier, les dispositifs de présentation et d’accrochage, les ambiances sonores, visuelles et sensorielles qui permettent la transmission des messages au visiteur et son immersion dans l’espace de l’exposition. Il met en scène les clés de lecture et raconte l’histoire qui provoque la rencontre du public avec le discours. Le scénographe crée les ambiances et les univers, poétise, rythme, cadence le parcours de visite. Il interprète le contenu et théâtralise l’espace.

Hubert Le Gall le dit à sa façon : « C’est une façon d’orienter le regard, de créer plusieurs portes d’entrées dans une exposition pour développer la sensibilité du public par rapport à un artiste, à une période, à une œuvre d’art. »

Ce métier, qui a pour but « d’accrocher » le public, est proche du travail des commissaires d’expositions. Si ces derniers détiennent la science, le scénographe lui sait mettre en scène les œuvres d’art, les mettre « en image » pour attirer l’attention du public.

Le scénographe travaille donc main dans la main avec les commissaires. « Nous travaillons le plus en amont possible, indique Hubert Le Gall. Mon assistante et moi avons travaillé un an sur cette exposition. Nous étions en étroite collaboration avec les commissaires d’exposition, Guy Cogeval, président des musées d’Orsay et de l’Orangerie et Yves Badetz, conservateur général au musée d’Orsay et directeur du musée Hébert. »

L’exposition du musée d’Orsay est singulière puisqu’elle célèbre les trente ans du Musée. Le projet est d’envergure. Le Musée d’Orsay s’est adjoint les participations exceptionnelles de la Bibliothèque nationale de France, du Musée national du palais de Compiègne, du Musée Carnavalet-Histoire de Paris, du Mobilier national et du Victoria and Albert Museum de Londres.

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly

[section_title title= »Les défis de cette exposition »]

Le Second Empire est une période d’une grande richesse esthétique mais également d’une grande diversité.

Pour Hubert Le Gall, le choix de cette période a accru l’enjeu : « C’était une exposition compliquée à monter. Tout d’abord, parce qu’elle présente un nombre très important de pièces : 443 œuvres d’art ! Pour justifier ce chiffre, je rappellerai que le Second Empire s’étend de 1852 à 1870 et se caractérise par son éclectisme. En outre, les types d’objets eux-mêmes sont très divers. L’exposition mêle peintures, sculptures, photographies, dessins d’architecture, objets d’art et bijoux. Il y a donc une profusion d’objets dans cette exposition qu’il fallait rendre harmonieuse. »

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly

Au total, le public pourra admirer plus de 80 tableaux, près de 100 œuvres graphiques, 20 sculptures, 25 pièces de mobilier, 95 objets d’art, 82 photographies, 34 bijoux et 6 pièces textiles !

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly

« Un défi est de trouver la bonne adéquation entre les volumes du lieu et le nombre d’œuvres présentées », commente Hubert Le Gall. C’est pourquoi le travail préparatoire a d’abord été modélisé en 3D.

Au-delà des enjeux scénographiques purs s’est ajouté la singularité des pièces exposées, notamment leur rareté et leur fragilité :

« Le souci de la protection des objets s’est révélé majeur, indique Hubert Le Gall.

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly
Grande broche plume de paon, commande de l’Impératrice Eugénie d’après celle présentée à l’Exposition Universelle de 1867. Collection particulière. @Mellerio dits Meller

En témoigne la mise en scène des bijoux dans la salle « La lumière des fêtes impériales ». Symboles des Elégantes un soir d’Opéra, les bijoux de la Maison Mellerio dits Meller rassemblent une trentaine de pièces, toutes uniques, dont une ayant appartenu à l’Impératrice Eugénie et une autre à la Princesse Mathilde.

 

Devant de corsage Grand bouquet de rose de la Princesse Mathilde, 1864. Collection Al-Thani @Mellerio dits Meller

Le Musée du Louvre a aussi prêté exceptionnellement deux pièces de joaillerie qui ont fait partie de la collection des Diamants de la Couronne de France : la Couronne et le diadème d’Eugénie et qui se trouvent en ouverture de l’exposition, dans la salle « La comédie du pouvoir » entre les deux portraits impériaux de Franz-Xaver Winterhalter.

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Alexandre-Gabriel Lemonnier,Couronne de l’Impératrice Eugénie. 1855. Paris, musée du Louvre, département des objets d’art, don de M. et Mme Roberto Polo, 1988. @RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Les frères Chuzeville.
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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly
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Alexandre-Gabriel Lemonnier, Diadème de l’Impératrice Eugénie. 1853. Paris, musée du Louvre, département des objets d’art, don des Amis du Louvre, 1992. @RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/droits réservés.

Le principal défi scénographique a été de donner leur exact relief à la variété des styles que cette longue période a vu naître :

Parmi les nombreux thèmes décoratifs, Hubert Le Gall distingue « le goût XVIIIème qui se perpétue ». En effet, l’impératrice Eugénie chérissait le souvenir de la reine Marie-Antoinette. Elle s’entoura durant son règne de pièces du mobilier royal du XVIIIe siècle qu’elle assortit de créations contemporaines. La notion de style « Louis XVI-Impératrice» est d’ailleurs passée à la postérité.

A cela s’ajoute le goût de l’Antiquité classique, et le style néo-hellénique : « Ils connurent un regain d’intérêt grâce aux découvertes archéologiques de cette époque. En témoignait la Villa pompéienne du prince Napoléon-Jérôme (cousin de l’empereur) au 18 de l’avenue Montaigne. Malheureusement elle n’existe plus », indique Hubert Le Gall.

Le Second Empire marque aussi le point d’orgue des recherches autour du style gothique tel qu’il est prôné par Viollet-le-Duc, théoricien et « restaurateur » des grands monuments de la France médiévale. Restauration des châteaux de Pierrefonds (Oise) et de Roquetaillade (Gironde) ou encore dans l’édification du château d’Abbadia à Hendaye sur la Côte basque, indique le Musée d’Orsay.

La Renaissance n’est pas oubliée dans cette profusion de styles. Elle apparaît comme un des styles favoris des nouveaux commanditaires, à l’image du luxueux hôtel de la marquise de Païva, magistrale synthèse stylistique illustrée dans cette exposition par l’une des consoles du grand salon et de précieux velours

Surtout, ce sont l’urbanisme de Paris repensé par le Baron Haussmann et le nouvel Opéra conçu par Charles Garnier qui « inventent » le style Napoléon III. Ce style s’exprime aussi dans les édifices, de la côte normande et à Biarritz en particulier – où Napoléon III fit construire pour l’impératrice une villa.

De cette efflorescence, Hubert Le Gall a retenu en particulier les Salons de peinture : En 1863, Napoléon III crée en parallèle du Salon officiel, un « Salon des refusés » pour répondre aux protestations des artistes rejetés par le jury.

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Gustave le Gray, « Salon de 1852, Grand Salon, mur Nord ». @Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Alexis Brandt

Vous verrez que l’exposition évoque, par un accrochage sur plusieurs rangs typique de l’époque, le choc entre les deux Salons, celui de la Naissance de Vénus de Cabanel et du Déjeuner sur l’herbe de Manet.

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Alexandre Cabanel, « La naissance de Vénus ». 1863. @Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Patrick Schmidt
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Edouard Manet, « Le déjeuner sur l’herbe ». 1863. @Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais/Patrick Schmidt

Le parcours se termine par « Le triomphe de l’Empire » avec les Expositions universelles de 1855 et 1867. Un feu d’artifice d’œuvres où s’affirment l’excellence de l’industrie d’art française et l’éclectisme des sources d’inspiration.

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly

[section_title title= »Quelle approche choisir ? »]

Quelle approche choisir pour mettre en scène les 443 œuvres?

L’évocation : ambiances et couleurs

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly

« J’ai joué la carte de l’évocation de ce luxe, de cette époque, des dehors et ambiances», nous dit Hubert Le Gall. « J’ai fait le choix d’une mise en scène par évocation et non par reconstitution. Cela est différent d’une présentation muséale habituelle. L’exposition rend ainsi compte de l’accumulation propre au XIXème siècle – par exemple du phénomène commercial qu’ont représenté les expositions universelles. » Dans cette approche, « il n’y a pas de sacralisation de l’objet mais une mise en perspective », ajoute-t-il, reconnaissant que « l’équilibre est plus instable visuellement, pas aussi simple que d’habitude».

On retrouve dans cette scénographie la marque de fabrique d’Hubert Le Gall : l’usage de la couleur.

Il réserve le « white cube » à l’art contemporain. L’art ancien appelle au contraire la couleur : « Je crois, dit-il, en effet que les peintures et les arts décoratifs réagissent mieux sur des couleurs, ce qui renvoie d’ailleurs à leur présentation d’origine. Les couleurs ne sont pas simplement décoratives : elles portent une énergie et incarnent une époque. Elles permettent de créer une ambiance. »

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly

Chaque époque a sa propre teinte : « pour exprimer le XIXème siècle il y a beaucoup de rouge, indique Hubert Le Gall. J’ai aussi choisi un vert doux qui rappelle le XVIIIème. Des ocres, des roses, du rouge et noir pour l’esprit pompéien, il y a aussi de nombreux papiers peints.

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly. Avec sur la gauche le berceau du Prince Impérial Louis Napoléon, 1856@musée Canavalet

J’ai aussi proposé une mise en situation avec une frise néogothique. Et pour évoquer la princesse Mathilde, j’ai retenu des couleurs fraîches, joyeuses, des fleurs, une ambiance lumineuse et colorée.

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Manufacture Jules Desfossé, Edouard Muller, « Le jardin d’Armide », 1854, papier peint imprimé à la planche. @Musée d’Orsay, Dist.RMN-Grand Palais/Patrick Schmidt

Le Second Empire, c’est aussi la naissance de cités balnéaires donc une tonalité plus fraîche, la présence du monde extérieur.

Enfin, pour évoquer les expositions universelles vous serez dans du parme et du noir ».

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Exposition « Spectaculaire Second Empire » @Musée d’Orsay/Sophie Boegly

Les couleurs sont en contre-point les unes des autres, les cimaises renvoient les unes aux autres pour donner un rythme à l’exposition. « J’ai également mené un travail approfondi sur l’éclairage. J’ai beaucoup joué sur les courbes, les voûtes, les linteaux pour évoquer l’architecture. Les volumes d’une pièce sont très importants et intimement liés à la couleur. Pour moi, l’architecture rejoint mon goût pour la mise en scène, pour le contact avec autrui ».

Quelle est l’ambition intime d’Hubert Le Gall au moment où s’ouvre cette exposition ?

« J’aimerais, répond-il, que le public soit happé par l’ambiance générale de ce spectaculaire Second Empire, qu’il ressente une émotion liée au dialogue intemporel des œuvres d’art, aux échanges entre passé et présent ».

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Musée d’Orsay
1, rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
Téléphone : 01 40 49 48 14.
www.musee-orsay.fr

Site officiel de Hubert le Gall

Maison Mellerio
9, rue de la Paix. 75002 Paris

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Broche nœud d’inspiration Louis XVI. Diamants, argent sur or jaune, vers 1850. @Mellerio dit Meller