Suzanne Belperron, histoire d’une consécration. Entretien avec Olivier Baroin.

 Comment est née cette « filiation » entre Madame Belperron et vous ?

 Par un incroyable coup du destin !

Je suis joaillier depuis 1987 et expert en bijoux anciens depuis 2001. A cette époque j’avais déjà une grande admiration pour Suzanne Belperron dont je connaissais le travail grâce à mon amie Miriam Mellini, négociante en perles, passionnée de bijoux anciens et fervent amateur de Suzanne Belperron.

Un jour de décembre 2007, alors que j’étais en train d’ébaucher un projet devant un client, ce dernier me regarde et me dit : « c’est amusant de vous voir dessiner ainsi, mon père vient d’hériter d’une dessinatrice de bijoux ». J’osais demander le nom de cette dessinatrice. Le client me répondit, manifestement incertain : « peut-être Josiane Duperron ». Mon sang ne fit qu’un tour et, très calmement, je l’interrogeai : « Êtes-vous certain ? Ne serait-ce pas plutôt Suzanne Belperron ? ».

A l’époque, nous pensions que Suzanne Belperron avait brûlé ses archives de son vivant « Her life is veiled in mystery – she burned her papers before she died », ainsi que l’expliquait Ward Landrigan au New York Times en aôut 1998.

Mon client m’a proposé de passer visiter dès le lendemain, au pied de la butte Montmartre, le pied à terre qui n’avait presque pas été ouvert depuis vingt-quatre ans et dans lequel étaient entreposées toutes les affaires de Madame Belperron. Je m’y suis rendu très tôt le matin, avant que les brocanteurs ne viennent vider les lieux, puisqu’un commissaire-priseur avait certifié à l’héritier que tout cela ne valait rien !

Je n’avais pas idée moi-même de ce que cela valait, mais je soupçonnais que ce que ce petit appartement renfermait était inestimable. Et à juste titre… il y avait là toute la vie de cette femme entreposée pêle-mêle : ses décors d’appartement, dont un salon semble-t-il dessiné par son ami Marcel Coard, décorateur et ensemblier des années 30, ses services de table, ses nappes, beaucoup d’art asiatique … l’ensemble recouvert d’une épaisse couche de poussière !

Nous avons fait un inventaire des biens, puis nous avons trouvé un accord sur le rachat des affaires personnelles de Suzanne Belperron. L’héritier était un grand Monsieur, un homme de parole très droit et très loyal, féru d’art, lui-même venant d’une famille d’artistes-peintres. Une fois qu’il eût réalisé qui était Suzanne Belperron, et fort admiratif des pièces qu’il avait vues, il souhaita que Suzanne Belperron, qui était alors quelque peu oubliée, bénéficie d’une reconnaissance nouvelle. C’est cet homme, héritier du légataire testamentaire de Madame Belperron, qui m’a suggéré d’écrire un livre sur son œuvre. Autant dire que nous lui devons beaucoup.

Il s’est éteint quelques jours après la vente de l’écrin personnel de Suzanne Belperron qui eut lieu à Genève le 14 mai 2012, rassuré quant à la pérennité de l’œuvre de la créatrice. Auparavant, il avait lu avec une infinie attention mon livre co-écrit avec Sylvie Raulet, intitulé Suzanne Belperron, qui était paru en août 2011.

C’est une histoire très romanesque !

En effet, les chances étaient infimes que je tombe sur les affaires personnelles de Suzanne Belperron ! D’ailleurs, la fille de l’héritier souhaiterait un jour pouvoir réaliser un film retraçant sa vie, son parcours. Il y a tant à raconter : son histoire personnelle, son génie créatif, ses clientes célèbres, sa succession, la découverte des archives personnelles, la reconnaissance dont elle jouit aujourd’hui et bien plus encore…

Lorsque vous avez redécouvert les archives personnelles de Suzanne Belperron, en décembre 2007, cela faisait vingt-quatre ans que la créatrice avait cessé son activité. Que restait-il de son œuvre ?

Suzanne Belperron a officiellement cessé son activité en 1975, mais en réalité elle a continué à travailler pour ses meilleures clientes ou pour des amies quasiment jusqu’à son décès en mars 1983.

Une fois acquises ses archives personnelles, j’ai débuté par un important travail d’enquête : il m’a fallu remonter la trace des bijoux, parcourir les maisons de vente, et je me suis rendu compte que 90% des bijoux de Suzanne Belperron ne lui était pas attribués, quelle que soit la période à laquelle ils avaient été faits. La personne qui faisait autorité sur les expertises de la maison René Boivin ne faisait pratiquement aucune distinction entre Boivin et Belperron. Partant du postulat que Suzanne Belperron avait débuté sa carrière chez Boivin comme « jeune vendeuse » (sic) avant d’évoluer sous la houlette de Jeanne Boivin, les certificats n’établissaient pas de différence entre son travail chez Boivin, Maison dans laquelle elle avait œuvré de 1919 à 1932, et les quarante années suivantes de sa carrière.

Dessins de Suzanne Belperron pour la maison Boivin, vers 1920. Le talent de dessinatrice de la jeune Suzanne est déjà d’une belle maturité. Archives personnelles de la créatrice. Olivier Baroin.

Aujourd’hui il est avéré que Suzanne Vuillerme, après avoir obtenu le premier prix de l’Ecole municipale des Beaux-Arts de Besançon avec un décor en champlevé sur une montre, est entrée chez René Boivin en 1919 non pas comme « jeune vendeuse » mais en tant que « modéliste-dessinatrice » avant de devenir dès 1924 co-directrice de la Maison et d’épouser Jean Belperron.

Il est également reconnu que la Maison René Boivin, avant l’arrivée de Suzanne Belperron, était un fabricant, qui travaillait en tant que sous-traitant pour toutes les maisons de joaillerie. C’était un atelier familial, qui avait racheté d’autres ateliers parisiens à la fin du XIXème siècle, d’afin de se doter des meilleurs ouvriers et d’un équipement performant.

Archives Boucheron 1912. Crédit photo : Olivier Baroin.

Par exemple ces trois photos de colliers de facture relativement classique (suite de sertissures endiamantées et perles fines) ont été fabriqués en 1912 par la maison René Boivin pour Boucheron. Je suis très reconnaissant à mon amie Claudine Sablier, conservateur des archives de la maison Boucheron de m’avoir transmis ces documents. S’il est vrai qu’en 1912, René Boivin s’installa au 27 rue des Pyramides, avec des salons de réception qui jouxtaient ses ateliers, il n’en demeure pas moins que la maison s’est véritablement pourvue d’une notoriété de créateur seulement après l’arrivée de Suzanne Belperron. En témoigne une lettre de Jeanne Boivin de novembre 1923 que Suzanne Belperron conservait précieusement où il est écrit que Suzanne « est maintenant une force active nécessaire et tient une grande place dans la vie artistique de la maison René Boivin ». Ainsi, je mets quiconque au défi de me présenter les œuvres modernistes de Monsieur Boivin créateur!

Lettre de Jeanne Boivin à Madame Vuillerme, mère de Suzanne, datée de novembre 1923. Archives personnelles de la créatrice. Olivier Baroin.
Extrait de la lettre citée ci-dessus.

Comment s’est effectué votre travail de réhabilitation de l’œuvre de Suzanne Belperron ?

De nombreuses personnes au sein des Maisons de vente m’ont aidé dans mon travail d’enquête, et particulièrement la maison Aguttes. Philippine Dupré la Tour a accepté de contacter certains de ses clients « vendeurs » – si toutefois un bijou me semblait pouvoir être de la main de Suzanne Belperron – afin de leur demander s’ils accepteraient de nous donner les noms de leurs aïeux à l’origine d’achats chez René Boivin ou Suzanne Belperron.

Cela m’a permis de rechercher dans ses archives personnelles pour voir si je retrouvais la famille du vendeur. J’ai pu ainsi remonter le temps. Je me suis alors rendu compte que de nombreux bijoux vendus sous le nom de Boivin s’avéraient être des pièces commandées chez Suzanne Belperron par la famille du vendeur après 1932.

Je suis reconnaissant à Philippine Dupré La Tour de sa coopération comme de sa confiance – les maisons de vente sont généralement assez secrètes. David Bennett m’a également énormément aidé, il a tout de suite cru au projet du livre et Sotheby’s a mis à disposition ses studios photos partout dans le monde afin que les propriétaires de bijoux Belperron puissent venir les faire répertorier, estimer et photographier. J’en suis très reconnaissant à  David Bennett comme à Claire de Truchis-Lauriston qui dirigeait alors le département joaillerie à Paris. Ils ont eu le courage, la force, de prendre ce risque, alors que d’autres auraient redouté de déstabiliser le marché. Sotheby’s a d’ailleurs été d’un grand soutien pour le livre.

Après la découverte des cahiers de commande personnels de la créatrice, vous pouviez authentifier formellement ses pièces. La cote de Belperron sur le marché des enchères en a-t-elle été réévaluée ?

Lors de la sortie de mon livre, le monde joaillier et les maisons de vente en particulier ont pris conscience que Suzanne Belperron et son légataire universel avaient préservé les archives, constituée d’une vingtaine de cahiers de commande personnels que Suzanne Belperron tenait pour elle-même depuis 1937, dans lesquels on compte 6730 clients et près de 45 000 rendez-vous !

En conséquence, il devenait possible d’attribuer les pièces en bonne et due forme si l’on avait le nom de famille des commanditaires. Les cahiers d’archives s’arrêtent en 1974, mais après, entre 1974 et 1983, diverses lettres témoignent du fait que Suzanne Belperron est restée active.

Je me suis attelé à un travail de transparence en remontant à l’origine des commandes, afin de réhabiliter l’œuvre de Suzanne Belperron et de lui réattribuer les pièces qu’elle avait créées pendant cinquante ans. Mes certificats ont fini par clarifier le marché des ventes aux enchères pour Belperron. Sa cote est croissante et les prix d’adjudication voisinent avec ceux des plus grandes maisons de joaillerie.

Aguttes. Décembre 2017. Lot 83. Paire de pendants d’oreilles en or gris 18k (750) composés d’une chute de demi sphères en cristal de roche dépoli soulignées d’un filet en platine serti de diamants et retenant en pampille une perle fine en goutte. Il s’agit d’une création de Suzanne Belperron d’avant 1935. Ce type de création apparait très tôt dans son œuvre alors qu’elle travaillait chez René Boivin (1919/1932). Estimation : 15 000 – 20 000 €. Résultats avec frais : 255 000 €. Et, lot 84. Broche en platine (950) et or gris 18k (750) « feuilles » serties de diamants taille ancienne. Création commandée le 14 janvier 1946 d’après les archives. Estimation : 6 000 – 8 000 €. Résultats avec frais : 45 900 €

Comment authentifier un bijou Suzanne Belperron ?

Suzanne Belperron n’a jamais signé aucune de ses créations, que ce soit chez René Boivin ou chez Herz lorsqu’elle était seule décideuse et créatrice à part entière.

En un premier temps j’étais particulièrement vigilant ! En effet, sans preuve factuelle, formelle et sans trace de commande écrite, dans le doute je m’abstenais. Au fil du temps, sachant que je possède beaucoup d’éléments : des maquettes d’atelier, des plâtres, des dessins et des esquisses, des photos et articles de presse contresignés de sa main et bien entendu les cahiers de commande personnels, j’ai réussi à faire des recoupements. Mon œil était formé par les vingt années que j’avais passées en atelier. En tant que joaillier, je suis familier de la fabrication des bijoux ; je sais comment un bijou est bâté, monté, ajusté etc…

Mais ce sont surtout les années, l’expérience d’authentification des pièces  – j’en ai répertorié, répertorié et encore répertorié! – qui m’ont permis d’affiner mon expertise.

Broche en argent et cristal de roche grappe de raisin stylisée, ponctuée d’un dégradé de saphirs bleus de différentes formes. Poinçon Groëné et Darde. Collection privée. Olivier Baroin p.122.

Au tout début, la qualité de fabrication de certaines pièces se rapprochait presque plus du bijou fantaisie, avec un travail fait sur de l’argent, que de la haute-joaillerie, même si je dois préciser qu’à l’époque les bijoux fantaisie étaient très bien faits.

 

Eve, vente du 7 décembre 2018, Paris. Lot 794. Clip de revers en agate blonde à décor de godrons sertis de trois perles probablement fines. Monture en or gris (750) et argent (800). Vers 1935. Estimation : 2000-3000€. Prix d’adjudication : 22 000€.

Après-guerre, entre 1942 et 1955, on remonte en qualité de production avec un apogée dans les années 50. Tous les bijoux sont alors réalisés à la main à partir de bâtes, de plaques et de fils.

Deux vues, supérieure puis intérieure de la bague « Toit » en platine pavé de diamants sur trois rangs. Collection particulière. Olivier Baroin p.298

Ensuite, entre 1955 et 1970 les techniques de fabrication évoluent, la qualité de production n’est plus la même mais ce n’est pas forcément lié à un moins bon travail des ouvriers-joailliers. La fonte à cire perdue envahit le marché et la production s’accélère. On entre dans une nouvelle ère d’industrialisation du bijou. Les bijoux Belperron sont encore réalisés partiellement à la main, mais aussi en fonte.

Les années 70-80 sont plus faciles en terme de réalisation, mais quelques modèles non réalisables en fonte à cire perdue restent entièrement faits main.

Dès 1932, l’atelier Groëné et Darde a été le fabricant exclusif de Suzanne Belperron et il l’est resté jusqu’au bout. Les différents poinçons permettent de dater approximativement les créations de Suzanne Belperron et du moins, de les authentifier.

    • De 1928 à 1955, la société porte le nom de Groëné et Darde (Emile Darde et Maurice Groëné). Le poinçon présente les initiales GD surmontées de Ste dans lesquelles s’intercale une fleur de lys.
    • De 1955 à 1970, elle prend le nom de société́ Darde et Fils (Emile Darde et son fils Michel). Le poinçon montre les initiales DF avec au centre une fleur de lys.
    • De 1970 à 1974, elle devient la société Darde et Compagnie (Michel Darde) et a pour poinçon l’initiale D suivie d’une fleur de lys, surmontée de Ste, elle-même suivie des initiales CIE.
Ensemble de broches Camélia en agate blanche taillée, au coeur en rubis cabochons et diamants. Chef d’oeuvre de délicatesse d’Adrien Louart. Collection particulière. Olivier Baroin p.199.

Dans les cas où l’on ne dispose pas dans les archives de trace d’une commande, seule l’extraordinaire habileté du lapidaire Adrien Louart (1890-1989) à qui Suzanne Belperron faisait sculpter ses gemmes permet d’authentifier les créations Belperron, même si les bijoux ne sont pas signés du fait de leur matière elle-même.

Bracelet en cristal de roche ponctué de trois diamants. Ce bracelet est un des exemplaires de la paire sculptée par Adrien Louart. Collection particulière. Olivier Baroin p. 62

Qu’en est-il des certificats ?

Lorsqu’en septembre 2008 j’ai acquis l’ensemble des archives découvertes l’année précédente à Montmartre, le dernier légataire universel m’a mandaté pour pérenniser « l’avenir de l’expertise de toute l’œuvre réalisée par Madame Suzanne Belperron ».

C’est ainsi que j’ai commencé à authentifier les bijoux pour Sotheby’s, Aguttes, Artcurial, et tant d’autres maisons de vente…

Aujourd’hui, j’établis les certificats (ou de simples attestations lorsque j’ai l’intime conviction qu’un bijou a été créé par Suzanne Belperron, mais que je n’en ai pas la preuve formelle dans les archives !) pour la majorité des collectionneurs et des maisons de vente, y compris des maisons de vente américaines dont Fortuna dernièrement. Certains me considèrent parfois comme le gardien du temple, je dirais plutôt le gardien de la mémoire de Madame Belperron d’autant que je ne me consacre désormais pratiquement plus qu’à son œuvre.

Exemple de certificat d’origine réalisé par Olivier Baroin.
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