Suzanne Belperron, histoire d’une consécration. Entretien avec Olivier Baroin.

Suzanne Belperron : jalons d’une vie

Madeleine Suzanne Vuillerme de son nom de jeune fille naquit le 26 septembre 1900 dans le Jura. A 18 ans elle reçut le 1er prix de l’Ecole des Beaux-Arts de Besançon et vint s’installer à Paris. En mars 1919, elle fut engagée comme modéliste-dessinatrice par Jeanne Boivin, veuve de René Boivin qui dirigeait la maison éponyme.

Cinq ans plus tard, elle devenait codirectrice de la maison Boivin. La même année, elle épousa Jean Belperron (1898-1970), un ingénieur originaire comme elle de Besançon, dont elle prit le patronyme. Le couple n’eut pas d’enfant.

Aguttes, juin 2017. Lot 81. Bague « Yin yang » en or jaune. Le certificat atteste qu’il s’agit d’une création de Suzanne Belperron commandée en nov 1964. Dans les archives cette bague est décrite par Suzanne Belperron « Bague or fin deux crosses comme la mienne ». Créée en 1923, cette bague n’est autre que celle que la jeune et déjà très talentueuse Suzanne Belperron – alors encore Vuillerme – s’est dessinée pour ses propres fiançailles avec Jean Belperron. Estimation : 7 000 – 10 000 €. Résultat avec frais : 43 350 €.

En 1932, Suzanne quitta la Maison Boivin pour rejoindre Bernard Herz, grand négociant en perles fines et pierres précieuses, en tant que directrice artistique et technique de la Société Bernard Herz jusqu’en 1940.

Vogue Paris, septembre 1933. Archive Claudine Seroussi

Au début de la seconde guerre mondiale, peu avant les lois antisémites de Vichy, et à la demande de Bernard Herz, elle racheta sa société et créa la Société Suzanne Belperron SARL (1941-1945). En 1943, Bernard Herz fut déporté en Allemagne, d’où il ne revint pas.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, en 1946, elle accueillit Jean, le fils de Bernard Herz, lui offrant – en mémoire de son père Bernard auquel elle vouait une profonde affection- la cogérance d’une société constituée à parts égales, alors baptisée « Jean Herz Suzanne Belperron ». Suzanne Belperron assuma la direction, tant artistique que financière, de ladite Société jusqu’à la liquidation de celle-ci le 31 décembre 1974.

Des années 1930 aux années 1970, Suzanne Belperron créa sans interruption et sans jamais vouloir s’associer avec une autre maison. Sa renommée de son vivant fut grande en France et à l’étranger. Elle fut élevée au rang de Chevalier de la Légion d’honneur en 1963 en sa qualité de « créatrice joaillière ».

Archives personnelles de la créatrice. Olivier Baroin.

Après son retrait, elle continua à exercer son art uniquement pour des proches. Elle s’est éteinte à Paris le 28 mars 1983. Elle avait quatre-vingt-deux ans.

Quelques considérations sur le style Belperron

Ses créations reflètent un style tout à fait personnel, « une signature » , alors même que la créatrice ne signa jamais aucune de ses pièces. « Mon style, c’est ma signature », disait-elle dans une formule restée fameuse.

Broche en argent, agate blanche et perles Mabé grises à décor naturaliste stylisé qui faisait partie d’un ensemble avec boucles d’oreilles et bague. Une pièce emblématique de l’oeuvre de l’artiste. Poinçon Groëne et Darde. Collection particulière. Sotheby’s / Olivier Baroin p.252.

Les bijoux Belperron se caractérisent bien souvent par le choix audacieux pour son temps d’associer des pierres précieuses ou perles fines à des pierres fines ou ornementales. Ainsi, Suzanne Belperron n’hésitait pas à marier saphirs et calcédoine, diamants et cristal de roche, ou bien de l’argent avec des hématites ou avec une améthyste encadrée de chrysoprases.

Aguttes. Octobre 2018. Bague dite d’évêque. Lot 82 Estimation : 8 000 – 10 000 €. Résultats avec frais : 75 000 €. Importante chevalière moderniste en argent (<800) sertie d’une améthyste taillée à degrés et suiffée rehaussée sur les quatre faces du corps de la bague de lignes décroissantes de cabochons de chrysoprases rectangulaires. Poinçon de maître Groené and Darde. Création de Suzanne Belperron entre 1933 et 1937. « cette bague est une pièce jamais vue auparavant. Le poinçon date de la toute première période; des bagues de cette époque-là sont rares sur le marché. La matière première n’est pas des plus précieuses, mais la créativité pour l’époque est remarquable et confère à cette pièce toute sa valeur ».

Ces mélanges de couleurs et de matières (transparent, translucide, opaque) engendraient des jeux de lumière particulièrement originaux. Cependant, Suzanne Belperron créa aussi des pièces qu’on pourrait qualifier de « haute-joaillerie » puisqu’elles étaient uniquement composées de matériaux précieux.

Christie’s, Paris, le 24 novembre 2011. Lot 275. Bracelet tourmalines émeraudes péridots béryls et saphirs de couleur. Estimation : 80,000 – 120,000€ Prix réalisé : 247,000€ Poinçon de Darde & Fils. Mise en vente après la sortie événement du livre Suzanne Belperron, cette pièce fait partie des « records » de vente Belperron.

Une autre caractéristique du travail de cette avant-gardiste, ce sont des volumes qui frôlent parfois la démesure.Toutefois, précise Olivier Baroin, « même si le bijou se veut parfois un peu exubérant, il n’en demeure pas moins élégant. La créativité de Madame Belperron n’outrepasse jamais la limite du bon goût ». Et il ajoute : « son œuvre se traduit par des bijoux graphiques et purs, mais surtout sensuels, pour ne pas dire charnels ».

Aguttes. Vente de juin 2018. Lot 122. Grande broche « papillon » articulée en or jaune 18k (750) et platine (950). Vers 1940. Les deux ailes supérieures sont serties de cabochons d’émeraudes dans un pavage de diamants, les ailes inférieures serties de lignes de diamants baguettes et d’émeraudes calibrées, le corps et les antennes rehaussés de brillants. Les ailes sont articulées grâce à un système de rotules. Poinçons de maître Groene et Darde. Largeur des ailes déployées: env 13.5 cm. Pb: 98.7gr. Estimation : 35 000 – 50 000 €. Résultats avec frais : 303 460 € . Dans les archives de Suzanne Belperron, un mot de Colette accompagnait le recueil Splendeur des papillons qu’elle avait publié en 1936 aux éditions Plon. Dans ce courrier du 4 mars 1937, elle remerciait en ces termes celle qui allait devenir une amie: « Chère Madame, La bague bleue est très jolie, merci. Peut-être un jour vos demanderai-je d’en enlever en hauteur, on verra bien. J’attends le petit clip. Et je vous envoie mon souvenir bien sympathique. Colette ».

Ce style suscita l’engouement au-delà du monde des connaisseurs en joaillerie. Ainsi, Suzanne Belperron fut une des premières créatrices de joaillerie à obtenir des parutions dans les magazines de mode, tels Harper’s Bazaar ou Vogue. Dès 1933, Elsa Schiaparelli posait dans Vogue parée de bijoux Belperron. Les bijoux de Suzanne Belperron magnifiaient les tenues de créateurs de mode – au point que ces derniers craignaient parfois de voir leurs créations reléguées au second plan !

Une créatrice pour happy few

 Sa clientèle était très variée. Elle comprenait des membres des familles royales et de l’aristocratie européenne, de riches banquiers et industriels, mais aussi des acteurs, des artistes et des écrivains. Ses cahiers de commande personnels attestent qu’elle reçut le Duc et la Duchesse de Windsor, Colette, Jean Cocteau, Nina Ricci, Jeanne Lanvin, Elsa Schiaparelli, Gary Cooper, la bégum Aga Khan, la baronne de Rothschild, Daisy Fellowes, la cantatrice Ganna Walska ou Merle Oberon, la ravissante héroïne des Hauts de Hurlevent, pour n’en citer que quelques-uns !

Aujourd’hui encore, ses créations restent méconnues du grand public. Depuis une dizaine d’années, cependant, elles sont très recherchées des marchands d’art, des professionnels du monde joaillier et des collectionneurs avertis.

Philippine Dupré La Tour, directrice du département bijoux et horlogerie chez Aguttes, explique que les bijoux Belperron occupent une place particulière dans ses expertises car bien souvent les clients qui lui soumettent une pièce Belperron ne soupçonnent pas sa valeur. « C’est donc un double plaisir : celui de voir ces bijoux et celui de les révéler ».

Aguttes. Octobre 2017. Lot 114. Bague à gradins géométriques en argent (<800) ornée au centre de trois hématites de forme pyramidale. Le certificat de cette pièce atteste qu’il s’agit d’une création de Suzanne Belperron avant 1935. Ce type de création apparait très tôt dans l’oeuvre de la créatrice alors même qu’elle travaillait encore chez René Boivin. Il s’agit d’une production réalisée à la main. Estimation : 4 000 – 5 000 €. Résultats avec frais : 48 450 €.

Aujourd’hui les acquéreurs de pièce Belperron relèvent d’un nouvel élitisme. Olivier Baroin constate que ce sont des acheteurs qui sont influencés plus par le design du bijou que par sa valeur intrinsèque. « Les collectionneurs qui apprécient les pièces Belperron n’ont pas besoin que leur bijou soit serti de diamants, ceux qui reconnaissent son style savent son importance ».

Durant les ventes aux enchères, les acheteurs se trompent rarement ; les pièces qui se vendent le plus cher sont celles qui sont les plus emblématiques de l’esprit Belperron. Karl Lagerfeld, qui figure parmi les plus grands collectionneurs de bijoux Belperron, résume cela ainsi : « Un bijou Belperron, ça se reconnaît tout de suite. C’est un esprit. »

Christie’s, Paris, vente « Fine Jewels » du 4 décembre 2018. Lot 253. Bracelet en perles fines, perles de culture, onyx, émail et diamants. 26 Perles fines et 69 perles de culture, billes d’onyx, émail noir, diamants ronds et diamants carrés, platine (850) et or 18K (750), poinçons français, circa 1940, 16.2 cm. Estimation : 30,000–40,000€. Prix réalisé : 122,500€
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