Suzanne Belperron, histoire d’une consécration. Entretien avec Olivier Baroin.

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« Suzanne Belperron est la créatrice de bijoux la plus talentueuse et la plus influente du XXe siècle » : c’est en ces termes que David Bennett, aujourd’hui Président mondial de la division joaillerie internationale chez Sotheby’s, ouvrait la vente-évènement du 14 mai 2012 à Genève qui présentait « la collection personnelle de l’un des plus grands joailliers du XXème siècle : Suzanne Belperron (1900‐1983) ».

Cette vente comportait soixante lots, qui tous ont été vendus – et pour la plupart à des prix exceptionnels, en moyenne trois fois plus que leur estimation.

 

BIJOUX DE LA COLLECTION PERSONNELLE DE SUZANNE BELPERRON. Sotheby’s. Lot 59. Broche montée sur or gris et platine à décor d’enroulements, en cristal de roche et diamant, Suzanne Belperron, 1932 – 1955. Poinçon Groëne et Darde. Estimation 45 000 – 72 000 CHF (37 537 – 60 060 EUR). Prix de vente : 302 500 CHF (252 335 EUR). Une pièce au design emblématique, innovant et avant-gardiste, que la créatrice aimait à porter. Le prix de vente a quadruplé l’estimation haute.

 

BIJOUX DE LA COLLECTION PERSONNELLE DE SUZANNE BELPERRON/ Sotheby’s. Lot 60. Bague en cristal de roche et diamant, circa 1935. Cette bague est ornée d’un diamant taille marquise (ou navette) d’environ 12 carats (sans poinçon). taille 45 1⁄2 Estimée entre 45,000 et 72,000 CHF, elle a été vendue 464,500 CHF (506,000$), soit plus de 6 fois son estimation haute. Ce fut la pièce la plus chère de la vente. Acquise par la prestigieuse maison Siegelson, cette pièce fut ensuite présentée à l’automne 2012 lors de la Biennale des Antiquaires à Paris au prix de 921.500 $. Le parcours de cette bague atteste la reconnaissance de sa valeur esthétique et de son caractère emblématique de l’art de Belperron.

Le 5 décembre dernier, lors de la vente Magnificent Jewels de Christie’s à New York, un bracelet « tube » en platine et or gris 18 carats orné de diamants taille ancienne s’est envolé pour 852 500 $, alors qu’il était estimé entre 200 000 et 300 000$. Ce bijou exceptionnel fut créé en 1935, ainsi qu’en témoigne un document contresigné de la main de la créatrice provenant des archives personnelles de Suzanne Belperron conservées par Olivier Baroin. La cote des créations de Suzanne Belperron la place aujourd’hui au rang des plus grands noms de la joaillerie – Cartier, Van Cleef & Arpels, Boucheron, Chaumet … et les collectionneurs de ses œuvres font monter les enchères à des prix records.

Vogue français, février 1948. Il s’agit d’une des premières annonces publiées après la création de la société Jean Herz – Suzanne Belperron dans les années d’après-guerre.
Un document précieux, issu des archives personnelles de la créatrice, sur lequel Suzanne Belperron a noté la date de création de ce bijou, 1935, et qu’elle a contresigné de ses initiales. Archives Olivier Baroin.

Cette consécration est le fruit d’un long parcours.

Reconnue, admirée et très sollicitée de son vivant, Suzanne Belperron est brièvement tombée dans l’oubli après sa mort. Son nom a ressurgi quelques années plus tard lors de deux ventes majeures :

  • celle de la collection de bijoux de la Duchesse de Windsor, chez Sotheby’s à Genève les 2 et 3 avril 1987, dans laquelle figuraient seize pièces Belperron.
La duchesse de Windsor portant son collier de deux rangs de boules de calcédoine bleues reliées par deux feuilles en calcédoine, saphirs cabochons et diamants. Par la suite la duchesse fera transformer ce collier en remplaçant les deux feuilles par un fermoir (transformable en broche) en forme de fleur dont le coeur est orné de saphirs cabochons et de diamants. Deux bracelets en calcédoine bleue complétaient cette parure. Photo archive Olivier Baroin.
Dessin original du projet de la parure en calcédoine la duchesse de Windsor. Archives Olivier Baroin.
Lors de la vente de Sotheby’s en avril 1987, le collier, lot 104, fut adjugé 183,000 $. La paire de manchette, lot 103, s’envola pour 146,000$. Dix-sept ans plus tard, le collier et la paire de bracelets furent présentés à nouveau dans la vente Christie’s « Magnificent Jewels & Jewels of Style, Personal Collection » qui eut lieu à New York le 12 October 2004. Les prix de vente furent alors inférieurs à ceux de 1987; le collier réalisa 119,500$ et les bracelets 117,110 $. Cet ensemble est apparu une troisième fois lors de la vente Sotheby’s du 9 décembre 2015 durant laquelle la créatrice avait retrouvé une cote élevée. Le collier, lot 459, fut adjugé 430,000$ et la paire de bracelets, lot 458, 526,000$. Il est amusant de constater que la paire de manchette fut lors de cette dernière vente estimée, et vendue, plus chère que le collier. Probablement est-ce en raison de l’évolution du goût et des modes de l’époque. Les provenances indiquent pour propriétaires successifs lors de ces trois ventes : la duchesse de Windsor, Fred Leighton et Lee Siegelson. Aujourd’hui le collier est dans une collection privée. Photos Sotheby’s 2015.
La duchesse de Windsor porte son clip Fleur en calcédoine, saphirs et diamants. Photo Cecil Beaton Studio 1937. Sotheby’s. Livre Oliver Baroin page 278.
  • Puis, dans la très belle vente de Pierre Bergé & Associés du 17 mai 2004 à Genève qui présentait soixante-deux lots sous le titre « Créations de Suzanne Belperron ».
« Créations Suzanne Belperron ». PB&A, Genève, 17 mai 2004. Lot 226. Clip de revers éventail en agate bleue sculptée en gradins bordés de saphirs calibrés. Au centre un cabochon de saphir en sertissure (égrisure). Monture en or et platine. Poinçon de Groëne & Darde.
« Créations Suzanne Belperron » . PB&A. Lot 279. Bracelet manchette portant un grand clip en forme d’ammonite amovible entièrement pavé de diamants brillantés et baguette. Tour de bras à deux corps à mouvement tournant. Poinçon de Groëne & Darde.

Mais c’est véritablement en décembre 2007, avec la découverte des archives personnelles de la créatrice par Olivier Baroin, puis avec la publication de son livre Suzanne Belperron co-écrit avec Sylvie Raulet et paru en août 2011, que le travail de la créatrice a retrouvé ses lettres de noblesse. Depuis quelques années, les maisons de vente aux enchères s’enorgueillissent de présenter des pièces Belperron ; car toutes soulignent le style unique, l’âme d’artiste, de cette grande dame de la joaillerie du XXème siècle.

Si la vie de Suzanne Belperron fut passionnante, sa postérité l’est tout autant. De la rocambolesque découverte de ses archives personnelles que l’on croyait brûlées, aux fortes tensions dans la réattribution de ses œuvres, des différends transatlantiques dans la succession de son héritage artistique, à sa cote qui enflamme les enchères, le nom de Suzanne Belperron n’est pas près d’être oublié une seconde fois.

Nous avons interviewé Olivier Baroin, expert de l’œuvre de Suzanne Belperron afin qu’il nous explique comment cette artiste célèbre en son temps puis oubliée est devenue une référence dans les salles de vente.

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