Trésors royaux de la collection Al Thani à Fontainebleau : entretiens avec Jean-François Hebert et Vincent Droguet

Les joyaux des Rois du monde

Onze pièces sont véritablement des « joyaux » sur les soixante-trois que présente l’exposition. Cependant, force est de constater que la majorité des oeuvres offre un intérêt minéralogique, sinon gemmologique. En effet, les « Rois du monde », dans l’idée d’affirmer leur légitimité, de faire montre de leur pouvoir et de prouver leur puissance, ont toujours eu à coeur de posséder des oeuvres réalisées dans les plus nobles matériaux.

Tête d’homme en rare quartzite rose, tablette néosummérienne en stéatite noire, monnaies d’or – double denar de l’époque sassanide,  pièces à l’effigie de l’empereur moghol Jahangir -, médaillons de la Renaissance allemande en or émaillé, ensemble d’objets de nacre, rarissime ensemble (Aiguière, bassin et paire de flambeaux début XVIIème) réalisé en « or de la Baltique », l’ambre, porcelaines de Sèvres aux camées de Catherine II, mais également des tabatières en or et diamants, un étui à cigarettes orné de la couronne impériale de Russie de Peter-Carl Fabergé, les lunettes du roi Farouk etc… rien de tout cela ne vous sera ici présenté!

Nous avons sélectionné sept bijoux qui reflètent le parti-pris chronologico-thématique de Vincent Droguet. A vous d’aller découvrir dans l’écrin de la salle de Bal, le pendentif achéménide à vertu prophylactique, le collier d’émeraudes et de diamants d’Hélène d’Aoste, la broche saphir réputée provenir de l’impératrice Joséphine, ou bien encore le très beau diadème « Fleur de lis » de la Maison Petochi.

L’art scythe

D’influence classique, ces bijoux en or montrent le raffinement des techniques et la qualité du travail des orfèvres d’Asie centrale entre les IXème et IIIéme siècle avant J.-C. Caractéristique du style animalier scythe, le motif serpentiforme des bracelets est récurrent dans l’histoire de la bijouterie. Ce motif court de l’Antiquité à nos jours, en passant par la Renaissance et le XIXème. Le porté de ces bracelets-manchettes par paire identique devient rare après le Second Empire.

Diadème en or d’Asie centrale. 800-200 an J.-C. H.13 cm; L 20 cm. Et paire de bracelets en or et turquoise d’Asie centrale. 700-200 av J.-C. H 12,6 et 12, 4 cm. Diam. (chacun) 6,2 cm. Photo @ The Al Thani Collection 2018.

L’Art de la Grèce orientale

Ce bracelet du Vème siècle av. J.-C est d’une grande beauté : le haut de ce jonc présente un délicat travail de l’or en filigrane surmonté de chaque côté par une tête de chèvre. En agate très finement sculptées, les deux têtes se regardent. On admire chez chacune les colorations variées de leur pelage. Des bracelets de même dessin s’observent sur des reliefs antiques (Ninive). Kenneth Lapatin, conservateur au J.Paul Getty Museum explique dans la notice de l’oeuvre que ce type de bijou – plus fréquemment orné de têtes de lions- était également un objet de contemplation pour son noble propriétaire.

Bracelet aux protomés de chèvres. Grèce orientale vers 400-500 av J.-C. Or et agate. L. 11,3 cm. Photo @ The Al Thani Collection 2018.

L’Art romain impérial 

Ce camée en sardonyx typiquement romain témoigne de la virtuosité atteinte par les glypticiens de l’époque julio-claudienne. La gravure sur cinq couches donne à voir les zonations de couleur du minéral et la variété de ses teintes (blanches, orangé, brunes). Cette effigie de la déesse guerrière Minerve, en raison de sa taille importante était probablement portée au centre d’une broche et non pas montée sur une bague.

Camée de minerve. Milieu du Ier siècle. Sardonyx et monture moderne en or poinçonné (XIX-XXème siècle). H. 5,8cm; L. 3,4 cm. (avec monture). Photo @ The Al Thani Collection 2018.

L’art germanique au XVIIIème siècle

Cet étonnant monument miniature fut créé à l’occasion du couronnement de Charles VI (au centre de l’oeuvre) et témoigne du goût vif de cette époque pour les petits objets d’orfèvrerie. Délicatement émaillé, ce « triomphe minuscule » est serti de perles fines et de pierres fines (mais aussi de verre). Quant à l’iconographie de cette oeuvre miniature, elle rassemble tous les emblèmes impériaux.

Monument miniature du couronnement de Charles VI (Cat. 43) Augsbourg ou Vienne. 1711-1713. Bronze doré, argent, vermeil, émail, perles, pierres fines, verre H. 45,8 cm ; L. 50,3 cm ; prof. 27 cm. Inscription : D[ei].G[racia]. ROM[anorum]. IMP[erator]. S[emper]. A[ugustus]. / GERM[ania]. HISP[ania]: /CAROLVS.VI. / HVNGARIE.ET.BOHEMIE.REX: BELP180a. Localisation: Doha, Collection Al Thani Photo © The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Todd White Ltd
Un des joyaux du trésor impérial russe au XVIII

Cette broche faisait partie de l’écrin de Catherine II de Russie. La Grande Catherine, à l’instar du Roi-Soleil, avait une passion pour les pierres précieuses. De surcroît, la richesse de ses parures joaillières participaient pleinement à la « théâtralité » du pouvoir impérial. Cette émeraude présentée en dernière section de l’exposition avec quatre autres joyaux, est d’origine colombienne et pèse soixante carats! Elle est entourée de diamants provenant vraisemblablement d’Inde, sinon du Brésil où des gisements diamantifères avaient été découverts trois décennies plus tôt.

Broche d’émeraude de Catherine II (Cat.59) Saint-Pétersbourg (?) Vers 1760 (?) Émeraude, diamants, argent, or. H. 4,5 cm ; L. 4,5 cm ; 60 carats (émeraude). BELU099 Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo ©The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Prudence Cuming Associates


Une version royale d’un bijou de sentiment anglais au XIXème

Ce ravissant « diamant-portrait » est une des dernières acquisitions du Cheikh, et je crois, un de ses coups de coeur…
Le roi Georges IV d’Angleterre est représenté, peint sur ivoire, sur ce médaillon qu’il avait offert à son amante Maria Fitzherbert. L’ histoire de cet amour impossible atteint des sommets de romantisme lorsque l’on sait que le roi fut enterré avec le pendant de ce médaillon sur lequel figurait le portrait de Maria Fitzhebert, « la femme de mon coeur et de mon âme ».

Spectaculaire joaillerie française sous le Second Empire

L’exposition s’achève par une célèbre pièce de joaillerie française, qui avait été présentée lors de l’exposition Spectaculaire Second Empire à l’automne 2016 au musée d’Orsay. Cette broche de devant de corsage « rose » appartenait à la Princesse Mathilde, cousine de Napoléon III et grande collectionneuse de bijoux. Ce bijou reflète à la fois le goût pour la nature de cette époque, et par ses dimensions, l’audace des parures qui ornaient les robes à crinolines lors des fêtes impériales.

Broche « rose » de la princesse Mathilde (Cat. 62) Mellerio dit Meller. Paris. 1864. Argent, diamants. H. 14,5 cm ; L. 12 cm ; prof. 5 cm ; 250 carats environ BELC452 Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo © The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Prudence Cuming Associates.

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Les quelques chefs-d’œuvre présentés dans cet article soulignent la richesse, et le haut niveau de qualité atteint par la collection Al Thani. « Rois du monde » est une exposition remarquable, à découvrir au plus vite, puisque dès le 8 octobre les œuvres quitteront la « vraie demeure des rois, la maison des siècles » (Napoléon Ier)

Pour conclure, après l’exposition des joyaux en 2017, après celle des chefs-d’œuvre des Rois du monde, nous espérons un troisième volet plus pérenne. Dans les prochaines semaines, le CMN et la Fondation Al Thani devraient signer un partenariat afin que puissent être présentées au grand public d’autres œuvres de la collection. Rendez-vous en 2020, dans les salons historiques de l’Hôtel de la Marine ?

Mise à jour 25 octobre 2018 : Le Centre des monuments nationaux et la Fondation Collection Al Thani se réjouissent d’avoir signé un accord concernant l’Hôtel de la Marine.

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