Trésors royaux de la collection Al Thani à Fontainebleau : entretiens avec Jean-François Hebert et Vincent Droguet

Vincent Droguet est conservateur général du patrimoine, directeur du patrimoine et des collections du château de Fontainebleau. Il est le commissaire de l’exposition « Rois du monde ».

Rois du monde : pouvez-vous nous présenter cette exposition et nous dire quelques mots sur les choix qui ont prévalu ?

C’est une exposition pour nous assez atypique puisqu’elle est réalisée uniquement avec des œuvres d’une collection particulière, la Collection Al Thani, plus connue pour ses joyaux Moghols qui ont été présentés récemment au Grand Palais, à Venise, à Pékin. Mais à Pékin au printemps dernier on a aussi pu découvrir toute une autre facette de la collection avec des objets illustrant l’histoire des civilisations depuis l’Antiquité et la plus Haute-Antiquité, à la fois l’antiquité mésopotamienne – nous en avons quelques exemples ici – mais aussi des objets amérindiens, africains… Une collection qu’on imagine très vaste, et qui selon son conservateur Amin Jaffer contiendrait quelques six mille objets.

© The Al Thani Collection / Alexandre Halbardier
Torse de Ramsès II (Cat.5). Probablement Memphis, Égypte. Nouvel Empire, XIXe dynastie, 1280-1230 av. J.-C. Granit. H. 100 cm ; L. 66 cm ; prof. 52 cm Inscription en hiéroglyphes avec invocation royale. BELC489 Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo © The Al Thani Collection. 2015. All rights reserved. Photographs taken by Relic Imaging Ltd

Nous présentons dans la salle de Bal soixante-trois objets de la collection. Numériquement ce n’est pas beaucoup mais ce sont des objets très importants. Plusieurs, mais pas tous, ont été présentés à Pékin. A la Cité Interdite, l‘idée était de montrer les chefs-d’œuvre de la collection Al Thani choisis par Amin Jaffer, soit quelques deux-cent-cinquante pièces. A Fontainebleau, l’articulation est très différente puisque les objets s’insèrent dans un propos choisi qui est la fonction royale à travers les âges et à travers les civilisations, et sa traduction dans le domaine des objets d’art.

Plat d’argent avec une scène de chasse royale (Cat. 18) Iran ou environs. Époque sassanide tardive ou postsassanide. Argent avec dorure. H. 4 cm ; diam. 25,4 cm ; poids 1011 g BELC430 Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo © The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Prudence Cuming Associates

Dans cette exposition, nous suivons les manifestations de la fonction royale depuis l’Antiquité jusqu’au XXème siècle – puisque nous avons un diadème en platine et diamants de la Maison romaine Petochi de la fin des années 30 – à travers différentes civilisations. Évidemment nous ne sommes pas exhaustifs : il n’y a pas véritablement de pièces chinoises sauf un plat Ming, il n’y a pas d’objets d’Afrique continentale, le monde amérindien est également absent ; on m’avait proposé des petites pièces aztèques et mayas mais je voyais mal comment les insérer dans le propos. Le Cheikh s’intéresse de surcroît au jade, aux pièces méso-américaines, c’est une ouverture très large.

Plat Ming de Mahin Banu (Cat.34). Chine. Dynastie Ming, règne de l’empereur Yongle (1403-1425) Porcelaine. Diam. 43,2 cm. Marques au revers : waqf-e…razavi ‘abduhu mahin banu safavi ; Shah Jahan ibn Jahangir Shah 16 1053 ; 252 tulah BELC607 Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo © The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Prudence Cuming Associates

J’ai souhaité que le parcours soit chronologique. Nous commençons aux origines de la fonction royale avec Sumer – la Mésopotamie- et avec l’Egypte, et nous finissons avec des objets du XIXème et du début XXème, en l’occurrence des joyaux. Sur cette chronologie, j’ai greffé une approche thématique.

Quel a été votre principal défi ?

 J’ai toujours été habitué quand je faisais des expositions à aller chercher dans des institutions publiques ou des collections privées les objets qui allaient servir le propos que j’avais défini auparavant. Pour l’exposition « Rois du Monde », nous avons travaillé dans le sens inverse. C’est le corpus qui a dicté le propos.

La sélection a été faite en nous attachant à la signification des pièces, à leur importance, à la manière dont elles pouvaient venir s’insérer dans ce déroulé chronologique et thématique.

Statère en or de Ptolémée 1er au profil d’Alexandre le Grand (Cat. 14) Egypte, vers 311-310 av.J-C. Diam. 1.6 cm, poids 8.54 g BELL328a Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo © The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Prudence Cuming Associates. Alexandre le Grand fut le premier monarque de l’Histoire à faire graver des monnaies à son effigie, celle-ci est frappée par un de ses successeurs direct, Ptolémée d’Egypte qui se réclame de l’ascendance d’Alexandre. La gravure montre Alexandre avec une dépouille d’éléphant sur la tête pour rappeler qu’il a été victorieux jusque sur les rives de l’Indus. La monnaie d’or est toujours un monnayage de prestige, et un excellent moyen de diffusion de l’image du roi.

Parallèlement émergeait l’idée de la scénographie, qui a été confiée au talentueux François-Joseph Graf par la fondation Al Thani et la RMN, avec laquelle nous travaillons pour la mise en place de cette exposition.

Le prestige de ces objets nous a semblé digne de la salle de Bal. C’est pourquoi nous l’avons choisie pour les exposer ; c’est pour nous une première. François-Joseph Graf en visitant cette salle s’est exclamé : « il ne faut toucher à rien ». Aussi a-t-il imaginé pour la salle de Bal  – le plus grand décor de la Renaissance en France avec la Galerie de François Ier – d’en prolonger les lambris, et de créer des vitrines qui sont comme des excroissances des lambris. La scénographie s’intègre parfaitement au décor et prolonge l’harmonie générale de la salle.

François-Joseph Graf a choisi d’utiliser l’éclairage historique de la salle pour éclairer l’exposition. Nous commencions alors à réaliser la restauration des luminaires qui avaient été mis en place sous le règne de Louis-Philippe, des lustres et bras de lumière néo-renaissance. La tenue de l’exposition a été un coup d’accélérateur qui nous a permis de réinstaller les bras de lumière qui avaient été enlevés entre les deux guerres, de les électrifier, de les équiper, ce qui fait qu’aujourd’hui nous avons pour la salle de bal l’éclairage voulu par Louis-Philippe (salle de Bal que Louis-Philippe avait fait restaurer pour le mariage de son fils le Duc d’Orléans !) C’est extraordinaire ! Les torchères, restaurées grâce à un mécénat particulier auparavant, ont également pu être électrifiées ce qui fait que nous avons triplé le nombre de sources lumineuses. C’est donc une ambiance très particulière que celle de Rois du Monde, et que nous conserverons par la suite.

L’exposition est donc exceptionnelle à bien des niveaux : collection particulière, utilisation pour la première fois de la salle de Bal, scénographie confiée à un grand décorateur, mais aussi insertion dans notre calendrier d’exposition – en conséquence l’exposition ne dure qu’un mois.

Pourquoi cette exposition à Fontainebleau ?

Le Cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani est largement de culture française. Il a été élevé en partie en France. Son regard, son goût pour les arts se sont formés en France dans nos musées, au Louvre, à Versailles, dans les résidences royales et il a un attachement très particulier pour le château de Fontainebleau. La proposition de faire une exposition à Fontainebleau correspond au goût très vif qu’il a pour cette maison. Le fait d’accueillir sa collection particulière ici nous a semblé parfaitement légitime.

Album Robit : Le château de Fontainebleau, salle de bal. Photo (C) RMN-Grand Palais / Gérard Blot Fontainebleau, bibliothèque municipale.

Le château de Fontainebleau est le lieu où les souverains ont le plus durablement habité. C’est une résidence fréquentée par les rois depuis l’époque médiévale jusqu’à la fin du Second Empire. Les premiers présidents de la IIIème République, Sadi Carnot et Félix Faure, sont venus ici en résidence d’été. Fontainebleau est véritablement une résidence du pouvoir. Pendant huit siècles, les souverains se sont succédé ici y laissant chacun leur marque.

D’autre part, il y a une idée qui m’est assez chère dans cette exposition, c’est l’idée que l’on remet au cœur du château, dans un espace très privilégié, ce qui est du domaine du trésor. Du trésor de pierres précieuses, du trésor de métaux précieux, mais aussi une espèce de trésor de la civilisation, une accumulation d’objets signifiants de toutes les civilisations.

Vase orné d’une gigantomachie (Cat. 16). Probablement région du wâdî Dura’ (Arabie du Sud). IIe-IIIe siècle apr. J.-C. Argent. H. 25 cm ; diam. 27,5 cm. BELC424. Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo © The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Prudence Cuming Associates

C’est une tradition que l’on retrouve depuis longtemps dans les résidences royales, et pas seulement françaises. Cette tradition existait à Fontainebleau du temps de François Ier et de ses successeurs. La notion de trésor se cristallise sous François Ier ici à Fontainebleau.

Le trésor de François Ier, dont une partie était héritée de sa première femme Claude de France et de sa belle-mère Anne de Bretagne, était conservé dans une pièce au-dessus de la chambre du roi et comportait plus de 800 numéros d’inventaire. S’y trouvaient des reliquaires, des pierres précieuses montées ou pas, des coupes en pierre dure (jaspe, lapis-lazuli, cristal de roche), des objets insolites venant du monde entier. Un vrai cabinet de curiosité !  Ce trésor quitte Fontainebleau en 1561 à cause des troubles des guerres de religion pour être envoyé à la Bastille en lieu sûr, et va ensuite se diluer au gré des conflits. La salière de Benvenuto Cellini que l’on peut voir aujourd’hui au Kunsthistorisches Museum à Vienne faisait partie de ce cabinet de curiosités.

L’idée de renouer avec cette tradition du trésor des rois étendue au monde entier, au cœur même de la résidence royale, dans des vitrines qui sont comme des armoires de la Renaissance qui peuvent s’ouvrir pour découvrir ce cabinet de curiosités me paraît profondément cohérente avec les lieux.

Y a t-il un lien entre les œuvres de cette exposition et la France ? Une mise en résonance avec des objets du château ?

Pas forcément, quoique… Nos expositions sont habituellement très focalisées sur l’histoire de Fontainebleau (Henri IV, Louis XV, la rencontre du Pape et de l’Empereur) ; là on ouvre au monde entier et à ses différentes civilisations. Cette exposition permet de mettre en regard des œuvres de la Renaissance italienne ou du XVIIIème siècle allemand avec une pièce mésopotamienne, et de les faire éventuellement dialoguer.

Buste de l’Empereur Hadrien (Cat. 37). Atelier de la cour de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, Italie du Sud (tête) ; Venise (torse). Vers 1240 (tête) ; seconde moitié du XVIe siècle (torse) Calcédoine, vermeil, émail, perles. H. 20,8 cm ; L. 18,8 cm ; prof. 9,5 cm. BELP023c. Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo ©The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Todd White Art Photography

Les rois n’ont pas eu connaissance des différents objets présentés ici, mais depuis le règne François Ier, la recherche des antiquités est devenue une activité parfois frénétique. Guillaume du Choul, le grand érudit du Fontainebleau de François Ier, écrit « vostre magnifique maison de Fontaine le bleau, asile de toutes antiquitez » (in Antiquités romaines, 1547). Fontainebleau était le lieu de destination des objets antiques que l’on mettait au jour, notamment dans le sud de la France. Cette idée que les vestiges de la civilisation gréco-romaine soient thésaurisés à Fontainebleau, comme légitimation du pouvoir d’un roi qui s’inscrit dans la lignée des empereurs romains, existe dès la Renaissance. Dans « Rois du monde » ce concept est étendu à une Antiquité qui était presque inconnue à ce moment-là, mais le sens est le même.

Une seule pièce est issue de vos collections ? 

© The Al Thani Collection / Alexandre Halbardier

Oui, nous présentons dans la salle de Bal uniquement des œuvres de la collection Al Thani mais nous avons placé sur l’estrade de la cheminée une pièce qui nous appartient : le trône-palanquin du roi de Siam. Encore une résonance de civilisations lointaines. L’Impératrice Eugénie avait installé au rez-de-chaussée du Gros Pavillon un musée dit « musée chinois » constitué des pièces issues de la prise du palais d’été de Pékin en 1860, mais aussi des présents diplomatiques de l’ambassade siamoise venue à Fontainebleau le 27 juin 1861. Les ambassadeurs de Siam ont déposé au pied du trône de Napoléon III dans la salle de Bal soixante-dix cadeaux dont ce trône-palanquin, quelques pierres et le fameux anneau navaratna. En témoigne le tableau de Jean Léon Gérôme que le musée national du château de Versailles et de Trianon nous a  déposé très généreusement pour trois années. C’est un petit clin d’œil à l’ambassade de Siam et à l’ouverture vers d’autres civilisations. Cela nous permettait également de faire le lien entre deux sections de l’exposition et d’introduire à l’Empire Moghol.

Page suivante, un portfolio des pièces joaillières à ne pas manquer!

Plan du chapitre