Trésors royaux de la collection Al Thani à Fontainebleau : entretiens avec Jean-François Hebert et Vincent Droguet

L’exposition « Rois du monde » et l’âme de Fontainebleau 

Président de l’établissement public du château de Fontainebleau depuis septembre 2009, fonctions dans lesquelles il a été renouvelé en 2014 et en 2017, Jean-François Hebert évoque l’exposition Rois du Monde et l’esprit du château, dont il a fait au fil de ses mandats successifs le quatrième château-musée le plus visité en France. 

Comment caractériseriez-vous cette exposition ?

Jean-François Hebert : Ce que je trouve extraordinaire dans cette exposition, c’est d’abord la scénographie parce que pour présenter des œuvres de ce type, il faut un cadre : François-Joseph Graf a réussi à créer dans cette salle de Bal une atmosphère qui nous permet de concentrer notre attention sur les pièces mais aussi d’apprécier dans son ensemble la beauté du lieu.

François-Joseph Graf a occulté la lumière naturelle traversante en installant des rideaux rouges et blancs, pour que seuls les bras de lumière datant du règne de Louis-Philippe et nouvellement restaurés donnent sa luminosité à la salle.

© The Al Thani Collection / Alexandre Halbardier

Et bien sûr, la sélection d’objets est idéale, une soixante d’objets très précieux et divers : tête égyptienne, reliquaire de Saint-Louis, sabre au nom de Soliman le Magnifique, portrait miniature moghol, porcelaines de Sèvres et broche émeraude de Catherine II … Cette variété est extrêmement intéressante et l’on ne s’y perd pas.

Tête de pharaon (Cat.3) Égypte Nouvel Empire, XVIIIe dynastie, 1473-1290 av. J.-C. Jaspe rouge H. 9,6 cm ; L. 6,1 cm ; diam. 7,5 cm BELD527 Localisation : Doha, Collection Al Thani Photo ©The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Todd White Art Photography
Reliquaire de la dent de Saint Jean-Baptiste dit « Reliquaire de Saint Louis » (Cat.21). France. Seconde moitié du XIVe ou XVe siècle ? Dent, or repoussé, ciselé et gravé. H. 3,8 cm ; L. 2,2 cm ; prof. 1,2cm Inscription: « Se relique donna le roy Saint Loys a messire Guy de Monfort » BELC724 Localisation : Doha, Collection Al Thani. Photo ©The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Todd White Art Photography. Le sacré est intimement lié à la royauté, toutes époques et civilisations confondues. Les reliques font l’objet d’une quête du Graal de la part des souverains; les orfèvres créent de somptueux écrins pour les y abriter.
Sabre au nom de Soliman le Magnifique (Cat. 23) Turquie, Istanbul (?) 1520-1566, remonté avant 1736. Acier damasquiné, or. Longueur 90,5 cm (94 cm dans le fourreau) ; largeur 12,5 cm. BELC672 Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo ©The Al Thani Collection. 2018. All rights reserved. Photographs taken by Prudence Cuming Associates

Le commissaire de l’exposition a judicieusement choisi le fil rouge qui relie les pièces entre elles mais aussi au château. Il a retenu la projection du pouvoir royal ou l’identification du pouvoir royal à travers le temps et à travers l’espace. Ce qui domine, c’est l’idée d’un trésor, d’un cabinet royal de curiosité : on voit bien la cohérence avec notre maison puisque nous avons abrité des trésors royaux notamment sous la RenaissanceMais tous les rois ont eu avec eux des artistes et des collections composées bien souvent d’objets « exotiques », ou étonnants.

Tazza Aldobrandini (Cat.40) Allemagne ou Pays-Bas (?) 1587-1599 Argent doré. H. 38,5 cm. Inscriptions et marques : VESPASIANUS sur le piédestal ; Caligula et TIBERIUS 3 sous le plat ; armes Aldobrandini ; marques de contrôle du XIXe siècle. BELP034 Localisation: Doha, Collection Al Thani. Photo © The Al Thani Collection. 2017. All rights reserved. Photographs taken by Matt Pia Ltd

L’exposition est indépendante de nos collections, c’est important de le souligner : nous accueillons une collection privée étrangère. La sélection des objets s’est faite autour de discussions et d’échanges entre Vincent Droguet, dont je suis très content qu’il ait accepté d’être le commissaire de cette exposition, et Amin Jaffer le conservateur de la Collection Al Thani. Le catalogue, en revanche, fait des renvois vers le Louvre, le British Museum, le Victoria and Albert Museum, le musée de l’Ermitage, etc. et permet une comparaison des œuvres. Cela donne du poids au propos, certaines comparaisons sont vraiment très intéressantes.

Stèle funéraire . Cat. 10. Arabie du sud. 100 av. J.-C – 100 apr. J.-C. Albâtre, or, agate rubanée, métal. H.108 cm; L. 91 cm; prof. 24 cm. Photo @ The Al Thani Collection. 2018. Le catalogue de l’exposition offre une comparaison de cette stèle funéraire avec une autre de facture très similaire qui se trouve au British Museum à Londres. On y remarque que la stèle londonienne est dépourvue de sa parure joaillière.

Cette exposition est inscrite dans le circuit de visite, on ne paie pas de supplément pour la voir. Seul handicap : elle dure peu de temps, il ne faut pas tarder à venir la visiter !

Quelle est la politique que vous menez au château de Fontainebleau ?

Jean-François Hebert : Nous sommes actuellement en travaux. Nous modernisons et restaurons plusieurs salles du château, avec le souci de garder notre âme, et ainsi de ne pas dénaturer les lieux.

Au château de Fontainebleau, nous montrons des lieux où ont vécu trente-six souverains, de Louis VII à Napoléon III, en passant par François Ier. Ce que le public vient chercher ici, c’est prioritairement l’ambiance d’une résidence royale.

Notre rôle c’est d’être pédagogues, afin que les visiteurs sortent à la fois impressionnés par les lieux et qu’en même temps ils intègrent des repères sur la chronologie, les grands personnages, les époques, sur les arts décoratifs.

Les gens apprécient particulièrement les lieux monocolores comme le boudoir de Marie-Antoinette, même s’il y a un certain contraste entre le boudoir et la salle Napoléon à côté. Mais quand dans la même pièce comme la salle du trône qui était l’ancienne chambre du roi on trouve un plafond Renaissance et des lambris d’époques totalement différentes, il faut pouvoir se repérer. A Fontainebleau, le temps s’est sédimenté du Moyen-Âge jusqu’au Second Empire et cela crée un empilement qui donne le « style bellifontain ». Ici le temps a lissé les lieux, d’où cette atmosphère particulière que les gens ressentent comme très agréable.

Avez-vous des bijoux ou des gemmes au sein du Château ?

Non, nous ne possédons pas de bijoux mais de nombreuses gemmes sont dispersées au sein des œuvres en particulier dans le musée chinois de l’Impératrice où figurent de très beaux jades, des cristaux de roche; nous avons également des médaillons dans la Galerie François Ier qui sont en cabochon de pierre fine ou ornementale.

Le musée chinois de l’impératrice Eugénie. Photo RMN-Grand-Palais. Château de Fontainebleau. Gérard Blot

Très symboliquement nous présentons dans les collections du Musée Napoléon Ier l’épée de sacre de l’Empereur réalisée par les orfèvres Odiot, Boutet et Nitot et qui était ornée du diamant le Régent. Les pierres furent démontées par Nitot en 1812 et remplacées par des copies.

François-Regnault Nitot, Nicolas-Noël Boutet, Jean-Baptiste-Claude Odiot, maison Etienne Nitot et fils. Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Sylvie Chan-Liat

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