Marc Auclert : l’intaille, un art millénaire

Il y a 7000 ans, apparaissait l’intaille

Les premières intailles sont apparues dès le Vème millénaire avant J-C, en Mésopotamie. Tout d’abord sous la forme de cachets puis de sceaux cylindriques.

La fonction première de l’intaille fut sigillaire. Les archéologues ont révélé que les intailles mésopotamiennes servaient à marquer par impression un cachet d’argile, puis de cire, afin de faciliter les premiers échanges commerciaux entre civilisations du croissant fertile.

PENDENTIF SCEAU ANATOLIEN. Pendentif serti d’un sceau anatolien en calcaire noir, V-IIIème millénaire av. J.-C., percé et gravé d’un motif zoomorphe, le revers marqué d’un pignon, monté en or brossé 18K (deux modèles très similaires sont exposés au British Museum) sur une longue chaîne en alliage oxydé d’argent et de platine. Crédit photo : Atelier Mai 98

Les premières intailles précèdent ainsi les plus anciens témoignages d’écriture connus. « Je trouve cela émouvant et fondamental au regard de notre civilisation ». Bien que l’histoire de l’écriture se développe dans différents foyers -et sur plusieurs millénaires- les historiens s’accordent à dire que c’est en Mésopotamie qu’elle est apparue au IVe millénaire avant J.-C. Les pays de Sumer et d’Akkad avaient inventé dès 3300 avant J-C une écriture picto-idéographique qui est à la source du cunéiforme (-2800).

Le développement de l’art de l’intaille suit celui de l’écriture. Après avoir représenté des images figurées sur les sceaux, les gravures évoluent en des symboles graphiques. L’intaille, après invention de l’écriture, sert à signer et l’on devine toute l’importance sous-jacente à ce geste. A la fin du IIIème millénaire avant J-C. « les sceaux-cylindres » se développent. Les intailles sont percées et enfilées sur un lien de chanvre afin d’être portées autour du cou ou bien portées sur une épingle en broche.

Sceau-cylindre, II-Ier-millénaire av J.-C. Photo RMN/Grand-Palais. Jérôme Galland. Musée du Louvre.

«Ce qui est particulièrement beau avec les sceaux-cylindres, c’est qu’ils sont gravés en continu. Ils étaient utilisés en rotations, se renouvelant indéfiniment. A l’époque déjà, cela devait fasciner… » note Marc Auclert.

BRACELET SCEAU CYLINDRE Bracelet présentant un sceau-cylindre en lapis-lazuli, art Sumérien, 2600-2400 ans av. J.-C., avec son déroulé en impression dans l’or 18K présentant des héros et des animaux formidables. « Pour réaliser une cire parfaite du motif il a fallu imprimer le rouleau sur une bande horizontale en tournant et en appuyant de façon constante. Puis retordre délicatement la bande pour en faire un bracelet ». Crédit photo : Atelier Mai 98

L’art de l’intaille s’est rapidement diffusé au-delà du Tigre et de l’Euphrate dans toutes les anciennes civilisations : En Anatolie (Asie Mineure), en Égypte – où le motif le plus répandu était le scarabée gravé en turquoise, lapis-lazuli…. L’intaille prit une nouvelle dimension lorsqu’elle devint amulette protectrice.

Cet art de l’intaille s’est également développé en Phénicie, dans la Grèce Mycénienne et Minoenne pour atteindre son apogée entre la première moitié du IVème siècle avant J-C. et le Ier siècle dans la Grèce antique.

L’intaille : une œuvre d’art au temps de la Grèce antique & de la Rome Impériale

« La glyptique, indique Marc Auclert, était considérée dans l’Antiquité comme un domaine artistique à part entière. La fonction sigillaire de l’intaille s’est doublée à partir de cette époque d’une fonction esthétique : l’intaille devient bijou. Les fouilles archéologiques ont mis à jour un engouement très fort des Grecs de l’Antiquité pour les intailles. Elles valaient une fortune et les artistes glypticiens étaient renommés à travers tout le bassin méditerranéen. »

COLLIER INTAILLE FORTUNA Important pendentif sur sa chaîne en or blanc 18K serti en son centre d’une rare intaille hellénistique en cristal de roche d’époque ptolémaïque (2° siècle avant J.-C.). Finement gravée l’entaille représente une reine en pied vers la droite, tenant un sceptre et une double corne d’abondance, s’appuyant sur une colonnette. Elle est vêtue d’une robe aux riches plis qui dévoile sa jambe droite. L’encadrement de l’entaille est en cristal de roche clouté de diamants, avec une bélière ouvrante pavée de diamants. L’intaille est à rapprocher par sa taille et surtout sa typologie de celle en cornaline du Cabinet des Médailles (inv.58.1724). Crédit photo : Atelier Mai 98

Les noms de certains artistes ont traversé le temps. Les signatures des œuvres étaient rares mais existaient sur les intailles à compter du IVème siècle avant J-C. Ainsi, Pyrgotèle est un célèbre lithoglyphe (du IVème siècle avant J-C) dont l’Histoire a retenu le nom. Alexandre le Grand (356-323 avant J-C) lui avait commandé son portrait sur émeraude !

BRACELET NYMPHE. Bracelet en or blanc 18K brossé et poli vif, serti en son centre d’une très importante intaille en calcédoine bleue gravée d’une représentation d’une nymphe assise vers la droite sur un rocher, son chiton descendu à la taille, le buste, la taille et la jambe gauche dénudés, nouant de ses deux mains un ruban dans ses cheveux relevés. Art de la Grèce Mineure du III° ou II° siècle av. J.-C., enrichi de diamants (2.91 carats PT) et de huit cabochons de saphir étoilé (4,00 carats PT). Provenance : Dean Collection (1970). Crédit photo : Atelier Mai 98

Lorsque le sceau devient un chef d’œuvre porté, les lithoglyphes se mettent à utiliser des pierres venues de contrées exotiques aux couleurs chatoyantes. Ainsi les intailles antiques sont faites sur des cornalines d’Inde du Nord (chauffées pour accentuer leur orangé), des lapis-lazuli d’Afghanistan, des turquoises du Sinaï, des émeraudes d’Égypte, des grenats de Bohème, du cristal de roche du Moyen-Orient et des calcédoines bleues de Perse….

BAGUE CUPIDON MUSICIEN Bague en or rouge et noir 18K sertie en son centre d’une belle intaille en améthyste gravée d’une représentation de cupidon ailé tenant une flûte de pan, en pied vers la droite, légèrement cabochonnée et percée comme perle de collier. Art Romain du Ier siècle, enrichie de rubis (1,80 carat PT). Crédit photo : Atelier Mai 98

« Cela révèle un autre aspect de la glyptique que j’adore : la compréhension des échanges commerciaux qui existaient d’un bout à l’autre du monde antique». On a également retrouvé des intailles faites sur pâte de verre : cela témoigne d’un engouement pour l’art de l’intaille qui dépassait de loin les sphères aristocratiques.

En Grèce, à mesure que s’installe la dimension artistique de cet art, les sujets mythologiques, les scènes de guerre et les animaux se déclinent à profusion. Les lithoglyphes grecs excellent à graver des représentations de plus en plus gracieuses, fines, précises.

Les intailles relèvent alors de l’exploit technique : l’art de la glyptique, que ce soit pour les intailles ou les camées, est un travail lent et minutieux qui requiert une patience infinie. Les pierres sur lesquelles les lithoglyphes gravent leurs œuvres sont de petite taille dans l’Antiquité. Les gravures ne dépassent pas le centimètre. Quant à l’intaille même, elle est gravée presqu’à l’aveugle. De surcroît, la gravure se fait à l’envers. Fréquemment le lithoglyphe est obligé de s’interrompre pour passer sa pierre à l’eau, prendre une empreinte, et regarder l’évolution du motif. « Ni les intailles ni les camées ne sont taillés. La glyptique n’est pas de la sculpture, mais un art du poli », précise Marc Auclert. En 2009, dans le cadre d’une exposition, le Getty museum a commissionné un glypticien moderne afin qu’il réalise une intaille hellénistique. Alors même que le glypticien travaille avec un outil électrique et non plus manuel, le film « The art of Gem carving » permet de se rendre compte de la complexité et de la lenteur de ce labeur.

L’art de la glyptique s’étend ensuite du monde hellénistique à celui de la Rome antique.

BAGUE INTAILLE LACUNAIRE. Bague en or rouge brossé 18K sertie d’une intaille lacunaire en jaspe sanguin représentant Jupiter des moissons, assis de trois-quart vers la droite, sur un trône élaboré posé sur une ligne de terre, le bras droit levé, la main gauche tenant une serpe. Art Romain du Ier s. av./ Ier s. apr. J.-C., la lacune comblée à l’or et gravée d’une tête extrapolée. Crédit photo : Atelier Mai 98

A partir du Ier siècle, dans la Rome Impériale, le style Julio-Claudien se manifeste par de nombreuses représentations de l’Empereur et de ses proches représentés avec les divers attributs du pouvoir. « La glyptique, souligne Marc Auclert, devient quasiment un objet de propagande mais elle n’est pas diffusée au même titre que les pièces frappées à l’effigie des monarques. L’intaille est offerte aux courtisans, aux grands notables uniquement, car c’est un cadeau de très grande valeur ». S’il est un nom à retenir de cette période, c’est celui de Dioscoride qui fut un maître lithoglyphe incontesté. Il pratiquait son art sous le règne d’Auguste (27 avant J-C- 14 après J-C).

BAGUE CAMEE BLACKAMOOR Bague en or 18K sertie d’un camée d’agate à deux couches des II°-III° siècle ap. J.-C., Rome, au très beau modelé représentant un enfant nubien riant.Crédit photo : Atelier Mai 98

Du Vème au XVème siècle, l’art de l’intaille connait une longue période de creux en Occident

La chute de l’Empire romain en 476 marqua un long effacement de la glyptique en Occident. « Cet art se perpétua néanmoins chez les Sassanides (les Perses) où l’on trouve des pièces de grande qualité jusqu’au VIIème siècle ».

BAGUE PAON Bague en or rose 18K sertie d’une intaille triangulaire en grenat gravée d’une représentation de paon debout vers la droite, Art Sassanide des IV°-VI° siècle (anciennement collection Derek Content), avec en symétrie son impression dans l’or, l’anneau agrémenté de rubis (0.48 carat). Crédit photo : Atelier Mai 98.

Au Moyen-âge, les intailles antiques sont perçues comme des œuvres païennes. Néanmoins, elles sont très recherchées pour leur beauté. « Récupérées », les intailles gréco-romaines sont insérées dans divers objets du culte catholique : châsses, couronnes, croix, reliquaires, et autres objets votifs. On est déjà dans « le remploi » ! Une dimension sacrée est attribuées aux intailles antiques : on leur prête des vertus prophylactiques et leur valeur en est d’autant augmentée.

Coffret-reliquaire. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge) / Michel Urtado Paris, musée de Cluny – musée national du Moyen Âge.

Rois et nobles également font grand cas des intailles antiques : Charlemagne a signé des actes avec un sceau gravé d’une tête de Marc-Aurèle, ou encore de Sérapis (voir l’article de J.Jacquiot). Charles V collectionnait les plus belles pièces de glyptiques anciennes. Quant au Duc Jean de Berry (1340-1416), il possédait paraît-il une collection des plus remarquables, dont on peut encore voir quelques camées au musée du Louvre.

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