Le Grand Mazarin, témoin de notre Histoire

Un diamant de la Couronne de France chez Christie’s

Le Grand Mazarin, diamant mis en vente lors de la Magnificent Jewels chez Christie’s, le mardi 14 novembre 2017, à Genève, vient d’être vendu bien au-delà de son estimation haute : plus de douze millions d’euros (12,375,097 euros précisément). Il était estimé entre 5 et 7,7 millions d’euros.

Ce diamant provient d’une collection privée, restée anonyme jusqu’à ce jour. Christie’s précise cependant sa provenance européenne: « Property of a European family ». L’acquéreur lui aussi souhaite rester anonyme.

Cette vente était un événement exceptionnel puisque c’est la seconde fois que le Grand Mazarin était proposé aux enchères depuis la malheureuse vente des Diamants de la Couronne de France orchestrée en 1887 par les autorités de la IIIème République.

Le Grand Mazarin. Lot 600. Crédit photo Christie’s

Le Grand Mazarin est un diamant de 19,07 carats d’un rose pâle très délicat. Le certificat du Gemological Institute of America indique une pureté VS2 (très petites inclusions difficilement visibles à la loupe x10). Ce diamant historique provient d’Inde, seule source de diamants connus au monde jusqu’en 1725. C’est un diamant de type IIa, très probablement issu des mines de Golconde.

Ce diamant est un précieux souvenir de l’Histoire de France. Offert en 1661 par le Cardinal Mazarin à son filleul Louis XIV – et par voie de conséquence à la Couronne de France – le Grand Mazarin a été porté par les souverains français depuis l’époque de la Monarchie absolue du Roi Soleil jusqu’à celle de la fête impériale, sous le Second Empire.

Nombre de souverains français ont porté le Grand Mazarin  :

Marie-Thérèse d’Autriche, Reine de France (1638-1683)
Louis XIV, Roi de France (1638-1715)
Louis XV, Roi de France (1710-1774)
Louis XVI, Roi de France (1754-1793)
Napoléon I, Empereur des français (1769-1821)
Marie-Louise d’Autriche, Impératrice des français (1791-1847)
Louis XVIII, Roi de France (1755-1824)
Charles X, Roi de France (1757-1836)
Napoléon III, Empereur des français (1808-1873)
Eugénie de Montijo, Impératrice des français (1826-1920)

Les diamants du Cardinal Mazarin ( 14 juillet 1602 – 9 mars 1661)

Portrait de Jules Mazarin. Hôtel de Matignon. XVII école française. Photo (C) RMN-Grand Palais / Droits réservés

Rappelons pour mémoire que le prélat, diplomate et homme d’Etat de nationalité italienne, Giulio Mazarini adopta la nationalité française en 1639 pour entrer au service de la France et de Louis XIII. Recommandé à Louis XIII par le Cardinal Richelieu, Mazarin fut choisi en 1642 pour être le parrain du futur Louis XIV.

Sitôt après la mort de Louis XIII, Anne d’Autriche, régente pour le compte de Louis XIV – qui n’avait alors que quatre ans et demi –, choisit Mazarin comme Premier ministre. Chargé de l’éducation du futur Roi, le Cardinal Mazarin exerça une profonde influence sur son filleul en lui transmettant sa vision des choses de l’Etat, et surtout, son goût pour  les pierres précieuses et les objets d’art qu’il collectionnait avec avidité.

Son statut, sa richesse et ses relations royales permettaient au Cardinal d’être au premier rang pour l’acquisition de pièces rares. Mazarin possédait ainsi une extraordinaire collection de joyaux et d’objets précieux qui font encore l’actualité de nos jours. C’est ainsi par exemple qu’il fut le propriétaire du Livre d’Heures de François Ier, actuellement en vente, et que le Louvre souhaiterait intégrer dans ses collections d’Objets d’art de la Renaissance (nous y reviendrons prochainement). C’est le cas aussi du Grand Mazarin.

Dans son testament, qui se trouve à la Bibliothèque nationale de France, au Département des manuscrits, on lit (p.9) que Mazarin légua dix-huit de ses plus beaux-diamants à la Couronne de France : « Mondit Seigneur le Cardinal l’ayant vendu au dessein qu’il avait formé de mettre ensemble dix-huit des plus beaux diamants qui se pouvaient trouver les donne à la Couronne et prie S.M. de les agréer, et qu’ils portent le nom de Mazarins »

Le Grand Mazarin occupe le rang de septième diamant de cette collection.  Selon Bernard Morel (in Les joyaux de la Couronne de France), il doit son épithète au fait qu’il était le plus grand des huit diamants de taille en table carrée de la série des dix-huit gemmes.

Deux siècles au service de l’apparat royal et impérial

Les diamants, au même titre que les pierres précieuses de couleur, les regalia, les portraits peints, les tenues vestimentaires, et plus encore les demeures royales étaient des symboles de souveraineté.

L’exposition « Théâtre du pouvoir » qui se tient jusqu’au 2 juillet 2018 dans la Petite Galerie du Louvre montre à travers une quarantaine d’œuvres – mais pas de bijoux, étonnamment- à quel point les souverains ont fait converger les arts et le pouvoir politique.

Indéniablement, les diamants, et les Mazarins en particulier, firent partie intégrante de cette « théâtralité du pouvoir ». Ils furent en effet indissociables des tenues d’apparat des divers souverains jusqu’en 1887. Soit deux-cent neuf années durant depuis leur legs au Roi-Soleil. Leur histoire se confond avec celle de l’histoire royale et impériale.

La reine Marie-Thérèse d’Autriche porta le Grand Mazarin et le Miroir de Portugal (nom donné au troisième Mazarin) montés sur une éblouissante épingle à chapeau. L’émouvant tableau ci-dessous, qui se trouve au Prado, représentant la reine et le grand dauphin en costume de cour l’atteste. (Cliquez sur ce lien pour le détail du tableau, le chapeau de la reine en particulier)

Marie-Thérèse et le dauphin de France. 1664. Charles Beaubrun, Henri Beaubrun. Musée du Prado, Madrid.

Par la suite, Louis XIV n’eut de cesse durant son règne d’accroître la collection des Diamants de la Couronne. Il fit monter dix des Mazarins -dont le Grand Mazarin- en une grande chaîne formée de quarante-cinq diamants susceptibles d’être détachés les uns des autres selon les occasions. Trois autres Mazarins servaient de boutons de justaucorps…  Saint-Simon écrit (in Mémoires, livre 2, tomes 11 à 20) « Le roi entra dans la galerie… son habit était garni des plus beaux diamants de la couronne; il y en avait pour douze millions cinq cent mille livres; il ployait sous le poids ». La passion de Louis XIV pour les diamants était manifeste!

Le Grand Mazarin orna ensuite la très riche couronne du sacre de Louis XV : il surmontait le diamant le Régent nouvellement acquis et considéré alors comme le plus beau diamant du monde.

Augustin Duflot, d’après Claude Rondé Couronne de Louis XV dite Couronne personnelle de Louis XV. 1722. Photo (C) Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Martine Beck-Coppola., Les pierres de cette couronne sont des répliques des gemmes originales. En bas au centre Le Grand Mazarin surmonte le plus grand diamant de la couronne le Régent ,140 carats.

Sous le règne de Louis XV, les techniques de taille du diamant évoluèrent, les feux du diamants étaient mieux mis en valeur, la lumière était enfin piégée au cœur des pierres. Les Diamants de la Couronne eurent presque tous à subir des retailles en brillants. Grâce aux inventaires, nous pouvons suivre l’histoire de ces gemmes. L’inventaire des Diamants de la Couronne établit au décès de Louis XV en 1774, comparé à celui de 1691, révèle que le Grand Mazarin avait été retaillé en beau brillant carré et arrondi.

Sous Louis XVI, le Grand Mazarin figure sur la nouvelle Couronne du sacre. Le grand Mazarin n’orne plus le lis frontal, mais se trouve serti avec d’autres Mazarins, dont le Miroir de Portugal, sur le bandeau de la couronne.Cette couronne n’a pas été conservée.

A la fin du règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette, en 1790, les joyaux de la Couronne quittèrent Versailles et furent placés au garde-meuble, (situé sur la place de la Concorde qui ne portait pas encore ce nom). Le grand public pouvait admirer chaque lundi les gemmes et les parures joaillières royales. C’est par les fenêtres de ce bâtiment qu’eu lieu dans la semaine du 11 au 17 septembre 1792 le vol spectaculaire des Diamants de la  Couronne pendant plusieurs nuits. Volé, le Grand Mazarin fut rapidement retrouvé mais, plus d’un quart des joyaux restèrent introuvables.

Sous la Convention (1792-1795) puis le Directoire (1795-1799), l’Etat ayant grandement besoin d’argent fut contraint d’aliéner de nombreux bijoux que l’on ne revit jamais par la suite : ainsi en fut-il de plusieurs Mazarins (dont le Miroir de Portugal).

Sous le Consulat (1799-1804) Napoléon fit dégager une partie des joyaux aliénés; mais c’est surtout sous le Premier Empire (1804-1814) que les joyaux de la Couronne retrouvèrent leur place et leur lustre. Le Grand Mazarin, ainsi que les Mazarins n°8, 17 et 18 réapparurent sur la scène impériale, soit quatre diamants sur les dix-huit que comportait la collection du Cardinal.

Le Grand Mazarin semble avoir été davantage porté par l’Impératrice Marie-Louise que par l’impératrice Joséphine. Une des raisons évoquée par les historiens est que Joséphine avait une cassette privée si richement fournie qu’elle n’avait pas besoin des Diamants de la Couronne pour ses fonctions impériales. Elle conserva ses bijoux après son divorce, et l’Empereur se vit alors dans l’obligation d’offrir des joyaux personnels à la nouvelle impératrice. Marie-Louise de Habsbourg, qui dut aussi recourir aux joyaux de la Couronne lors des manifestations officielles. Ainsi, on retrouve le Grand Mazarin ornant le diadème de la somptueuse parure de diamants créée pour elle par François-Regnault Nitot en 1810.

Robert Lefèvre L’Impératrice Marie-Louise représentée Régente de l’Empire (1791-1847) 1814 Nous contacter au préalable pour la publicité. Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Daniel Arnaudet / Hervé Lewandowski

Sous la Restauration (1815-1830) Louis XVIII aliéna quelques gemmes, en fit revenir d’autres dont le Second Mazarin et fit démonter et remonter les bijoux de la Couronne pour les mettre au goût du jour pour ses nièces, la Duchesse d’Angoulême et la Duchesse de Berry.

Louis XVIII fit aussi réaliser par Evrard et Frédéric Bapst une couronne en vue de son sacre qui n’eut finalement pas lieu. La couronne royale créée pour Louis XVIII fut réajustée et portée par Charles X le 29 mai 1825 lors de son sacre à Reims. Entièrement composée de diamants et de saphirs, la couronne offrait une merveilleuse vision des principaux diamants du trésor. Cette fois encore, le Grand Mazarin y figurait…

Lors de la Monarchie de Juillet (1830-1848), le « roi des français » Louis-Philippe d’Orléans ne fit pas usage des joyaux de la Couronne. Un temps retrouvé sous Louis XVIII et monté sur un bouton de chapeau, le 2ème Mazarin fut même volé lors de la Révolution de 1848.

C’est en fait sous le Second Empire (1852-1870) que Napoléon III et l’impératrice Eugénie offrirent aux Diamants de la Couronne leur dernière heure de gloire.

d’après Franz Xaver Winterhalter Portrait en pied de Napoléon III Photo (C) RMN-Grand Palais (domaine de Compiègne) / Daniel Arnaudet

Le Grand Mazarin fut serti sur la Couronne de l’Empereur présentée en 1855 à l’Exposition universelle. Les diamants furent ensuite dessertis (et remplacés par des copies) et les principaux furent montés en chatons individuels. Nicolas Personne, historien spécialiste du Second Empire, explique que lors des bals de la cour, l’impératrice Eugénie portait ces diamants de la Couronne de France cousus sur les nœuds de ses robes. Les joailliers Bapst avaient créé en 1855 une grande broche de style rocaille ornée des 17ème et 18ème Mazarins. En 1856 ils réalisèrent un grand peigne à pampilles composé de deux-cent huit brillants dont vingt-et-un de grande taille parmi lesquels figuraient le 8ème Mazarin.

Recueil. Diamants, perles et pierreries provenant de la collection dite des joyaux de la couronne. Michel Berthaud . Vente de 1887. Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie. Le 8ème Mazarin est la troisième pierre sur le bandeau en haut en partant de la gauche.

La vente des joyaux de la couronne, et du Grand Mazarin

La Troisième République (1870-1940) voulu marquer symboliquement la fin de de la monarchie française. Après quelques années de tergiversation, elle mit en vente aux enchères, du 12 au 23 Mai 1887, les joyaux de la Couronne (exceptés quelques gemmes et bijoux que l’on peut admirer au Louvre, au MNHN et au Musée des Mines).

Le Grand Mazarin, et un diamant oblong, figurant dans un lot de sept gros brillants, furent alors acquis par Frédéric Boucheron (1830-1902). Lors de cette vente ce joaillier acheta aussi d’autres diamants provenant du Grand peigne à pampilles de l’Impératrice qui avait démonté: le 8ème Mazarin, un grand brillant qu’il offrit à sa femme, deux pampilles et un autre brillant. Frédéric Boucheron acquit aussi une croix de dix brillants provenant de la couronne impériale.

Les archives de Boucheron montrent que les deux Mazarins furent ensuite acquis par le baron Von Derwies, magnat russe des chemins de fer. On ne sait par quels détours ce diamant est devenu propriété de cette mystérieuse « famille européenne », qui aujourd’hui le propose à la vente chez Christie’s.

Que reste t-il aujourd’hui des dix-huit Mazarins?

Si la vente par Christie’s du Grand Mazarin crée une telle émulsion dans l’univers joaillier et parmi les historiens d’art, c’est qu’il ne reste que trois  Mazarins visibles aujourd’hui publiquement. Ils sont présentés au musée du Louvre.

Il s’agit du Sancy, ou 1er Mazarin, qui se trouve dans la Galerie d’Apollon. Les 17ème et 18ème Mazarins qui sont intégrés dans la broche dite « reliquaire » de l’Impératrice Eugénie sont eux visibles dans une vitrine à proximité des appartements Napoléon III.

Diamant le Grand Sancy Photo (C) RMN-Grand Palais / Droits réservés
Diamant le Grand Sancy de profil. Photo (C) RMN-Grand Palais / Droits réservés

Le diamant le Grand Sancy, dit le Sancy, fut acquis par Nicolas Harlay de Sancy, surintendant des Finances d’Henri IV, vendu à Jacques Ier d’Angleterre en 1604, puis au cardinal Mazarin en 1657 qui le légua à Louis XIV en 1661. Sous le Directoire, il fut mis en gage en 1796 et vendu. Il demeura dans des collections particulières de 1796 à 1976, jusqu’à ce qu »en 1976 le musée du Louvre l’acquiert.

Les deux autres Mazarins figurent dans la broche dite « Broche-reliquaire de l’impératrice Eugénie« , dessinée par Alfred Bapst, et exécutée par Frédéric Bapst en 1855.

Christophe-Frédéric Bapst Broche dite broche-reliquaire de l’impératrice Eugénie 1855 Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

Les deux pierres en forme de cœur au centre de la broche sont les Mazarin 17 et 18. Cette broche fit partie des rares joyaux remis au Louvre en 1887 avant la vente des bijoux de la couronne.

Entre le 3 mai et le 3 juin 1962, Le Louvre avait exposé le Grand Mazarin dans le cadre de l’exposition « Dix siècles de joaillerie française ». Il figurait en prêt dans la vitrine consacrée à « Quelques pierres de la Couronne de France ». Il n’est plus qu’à souhaiter que le nouvel acquéreur consente à le prêter à son tour à de grandes institutions de temps à autre!

Pour conclure, la vente du Grand Mazarin est d’autant plus fascinante qu’il s’agit là d’un diamant d’une qualité superbe, lointain reflet des splendeurs royales. Traversant les époques, il s’est chargé avec le temps d’une valeur symbolique particulière, comme une sorte de relique de la grande Histoire. C’est cela aussi, indéniablement qu’a acheté l’acquéreur de ce diamant singulier, témoin muet des grandes heures de l’histoire de France.

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Bibliographie & sites 

Christie’s

Recueil. Diamants, perles et pierreries provenant de la collection dite des joyaux de la couronne. Michel Berthaud (1845-1912).1887.
Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie.

Bernard Morel. ‎Les joyaux de la couronne de France Les objets du sacre des rois et des reines suivis de l’histoire des joyaux de la couronne de François 1er à nos jours. ‎Paris, Albin Michel fonds mercator, 1988; in-folio, 417 pp

Catalogue Dix siècles de joaillerie française. Edité par le Ministère d’Etat-Affaires Culturelles.1962

Francesca Sandrini, directeur du Museo Glauco Lombardi,
édité et traduit par P. Hicks et I. Delage. Mai 2011, in www.napoleon.org

Le site de Scott Sucher qui taille des répliques de pierres historiques Museum diamonds, vous y verrez notamment le IIIème Mazarin Miroir de Portugal

Vincent Meylan. Archives secrètes Boucheron. Editions SW Télémaque, 2009.

Historique de la maison Boucheron

Et bien sûr, Le musée du Louvre
Ouvert tous les jours de 9h à 18h sauf le mardi. Nocturnes jusqu’à 21h45 le mercredi et le vendredi

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