Laurence Graff s’offre Le Diamant Lesedi la Rona

Lesedi la Rona : suite d’une folle aventure 

Le 29 juin 2016, la vente du diamant mythique Lesedi la Rona chez Sotheby’s, annoncée comme une des plus importantes du siècle, avait échoué. Le diamant exceptionnel de 1109 carats, découvert au Botswana en novembre 2015, n’avait pas atteint son prix de réservé fixé à 70 millions de dollars. Nous nous étions alors interrogés sur les différentes raisons possibles de cet échec inattendu : les circonstances récentes du Brexit? les risques liées à la taille d’une pierre si importante ? Ou bien était-ce la volonté de Lucara d’échapper au circuit traditionnel des diamantaires qui avait engendré des résistances ?

Laurence Graff, l’éminent diamantaire londonien, n’avait pas ménagé ses critiques lors de cette vente : « Je n’aime pas ce processus, avait-il confié. Ce n’est pas une manière de faire du business au vu et au su de chacun. » (in : Marc Roche, Diamants : Enquête sur un marché impur, Tallandier, 2017).

Un communiqué vient de l’annoncer : le Lesedi la Rona a trouvé acquéreur par une vente de gré à gré. L’acquéreur ? Un certain Laurence Graff.

Laurence Graff OBE

Un système traditionnel de vente vs. une volonté de démocratiser le marché du diamant

William Lamb, président-directeur général et président de la société minière Canadienne Lucara Diamond Corp, fort de la découverte du plus grand diamant brut depuis un siècle avait décidé, en 2016, de révolutionner le marché du diamant. Au lieu de passer par les intermédiaires traditionnels, il avait décidé de vendre le diamant aux enchères (« stand-alone sale ») chez Sotheby’s.

D’habitude, les compagnies minières vendent les diamants bruts qu’elles ont extraits à des négociants en pierres précieuses et à des diamantaires. Ces derniers, après avoir évalué le potentiel de la gemme, se chargent de transformer les bruts en pierres taillées puis polies, prenant au passage une marge importante sur la vente.

Le choix audacieux de William Lamb de recourir à une vente aux enchères était justifié par le fait qu’il s’agissait d’une pierre hors-norme. Sa taille s’annonçant complexe, elle était susceptible d’être conservée à l’état brut et d’intéresser des collectionneurs de bruts voire des musées de minéralogie. Les motifs financiers n’étaient pas étrangers à cette décision : vendre directement le diamant brut permettait d’économiser les commissions significatives des intermédiaires et donc de réaliser un bénéfice plus important.

Laurence Graff, l’homme qui a vu passer entre ses mains les plus beaux diamants de la planète depuis plus d’un demi-siècle, fut très contrarié que la vente d’un diamant brut aussi exceptionnel puisse se faire par le biais d’enchères, fût-ce par une maison aussi prestigieuse que Sotheby’s.

Selon Graff, cette décision  contrevenait à l’ordre établi de longue date entre les compagnies minières et les acteurs du marché du diamants. Dans la tradition diamantaire, une vente s’effectue en privé, autour d’une table, au cours de discussions et de négociations discrètes. Le principe de la vente aux enchères ouvrait une brèche susceptible d’affoler durablement tout le marché du diamant.

Le bras de fer entre deux titans

Lucara Diamond Corp est une société renommée d’extraction de diamants qui possède une mine de production et des licences d’exploration au Botswana. Sa mine « Karowe »est reconnue pour les diamants de taille importante qui y ont été extraits depuis 2012 et qui génèrent des revenus élevés.

En mai 2016, William Lamb a déjà tenté une première fois de rebattre les cartes en mettant en vente chez Sotheby’s un diamant brut de 813 carats qui avait établi un record de vente (63,1 millions $).

Laurence Graff, qui est dans le métier du diamant depuis plus d’un demi-siècle, exerce dans cette industrie une influence qui confine au monopole. S’inspirant des méthodes de la de Beers, il est le premier à avoir réussi à contrôler la chaîne du diamant d’un bout à l’autre: il gère aussi bien l’extraction du diamant dans des mines que leur taille, autant la création de bijoux qu’un réseau de boutiques à son nom.

Cette puissance fait de lui un des rares à pouvoir acquérir des pierres d’une valeur inestimable. Il est également un des seuls à pouvoir prendre le risque de tailler une pierre brute de grosse taille. Certes, le diamant Lesedi la Rona a fait l’objet d’une expertise approfondie pour  évaluer la beauté, la couleur et la transparence de la pierre une fois taillée (Gem Certification & Assurance Lab, New-York) mais tailler un diamant d’une telle taille reste toujours une entreprise risquée – il peut se casser- et perdre une grande part de sa valeur.

Avec l’achat par Graff du Lesedi la Rona, le marché a montré qu’il n’entend pas changer ses règles et que les puissances établies conservent tout leur pouvoir. Avis aux audacieux!

Deux gagnants ?

Après l’annonce de la vente, William Lamb a déclaré :

« The discovery of the Lesedi La Rona was a company defining event for Lucara. It solidified the amazing potential and rareness of the diamonds recovered at the Karowe mine. We took our time to find a buyer who would take the diamond through its next stage of evolution. The price paid is also an improvement on the highest bid received at the Sotheby’s auction in June 2016 ».

« La découverte du Lesedi la Rona a été un événement déterminant pour Lucara. Cela a confirmé l’étonnant potentiel et la rareté des diamants extraits de la mine de Karowe. Nous avons pris notre temps pour trouver un acquéreur qui conduirait le diamant vers la prochaine étape de son évolution. Le prix payé est aussi supérieur à celui de la meilleure enchère réalisée chez Sotheby’s en juin 2016 ».

Cette dernière phrase est significative. Le diamant Lesedi la Rona a été vendu 53 millions $ (soit 47,777 $ le carat), alors que les plus optimistes le voyaient déjà atteindre 100 millions en juin 2016.

Le brut de 1109 carats acquis par Graff

De son côté, Laurence Graff a bien fait de patienter puisque le prix de réserve chez Sotheby’s était fixé à 70 millions.  Graff Diamonds a acquis également depuis mai dernier un autre diamant brut  de 373,72 carats qui faisait partie du Lesedi la Rona.

Ce lundi 25 septembre 2017, Laurence Graff a reconnu  que l’achat de ce diamant marquait un jour important dans sa carrière : « The stone will tell us its story, it will dictate how it wants to be cut, and we will take the utmost care to respect its exceptional properties. This is a momentous day in my career, and I am privileged to be given the opportunity to honour the magnificent natural beauty of the Lesedi La Rona ».

« Ce diamant nous racontera son histoire, il nous indiquera comment il veut être taillé et nous serons d’une extrême vigilance pour respecter ses propriétés exceptionnelles. C’est un moment historique de ma carrière et je me sens privilégié que me soit accordée l’opportunité d’honorer l’extraordinaire beauté du Lesedi la Rona ».

Et si nous faisions un pari nous aussi? Ce serait l’enjeu du prochain épisode de ce feuilleton diamantaire : le Lesedi La Rona dépassera-t-il, une fois taillé, les 520.30 carats du légendaire diamant « Great Star of Africa » issu du mythique diamant Cullinan ?

A suivre, donc…

 

Mes remerciements à Eric Hamers