Les diamants de la Collection Al Thani au Grand Palais

Les diamants de Golconde de la Collection Al Thani

Il est impossible d’aborder la joaillerie indienne sans faire mention des diamants issus des fameuses mines de la région de Golconde.

Dès qu’on pénètre dans la pénombre du Salon d’Honneur, sept diamants exceptionnels, non montés, révèlent d’emblée la qualité de la collection Al Thani. Deux diamants sont de couleur rose : « L’Agra » et le « Diamant rose de Golconde » que j’ai eu l’occasion de mentionner dans un autre article. Seul, un diamant est bleu, bleu pâle : l’évocatoire et mystérieux « Oeil de l’idole » de 70,21 cts, qui aurait été arraché de la statue d’une divinité hindoue.

Quatre autres diamants sont incolores ; ainsi le ravissant « diamant taille portrait » daté de 1650-1700, qui recouvrait probablement  un portrait miniature, et le très spectaculaire diamant rectangulaire à huit pans qu’est le « Miroir du Paradis ».

Enfin, deux diamants taillés en poire retiennent l’attention. « L’Etoile de Golconde » et « l’Arcot II ». Regardés trop rapidement, ils se ressemblent. Eric Hamers nous démontre le contraire : la façon dont ils ont été taillés diffère complètement au yeux du diamantaire.

« L’Etoile de Golconde »

L’Etoile de Golconde, diamant de 57.31 ct. Couleur de grade H. Pureté IF (pur à la loupe x10). H. 3,82 cm.; l. 2,41 cm; ép. 0,72 cm. @The Al Thani Collection. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming.

Ce diamant de 57,31 carats, acheté en 2011 à Cartier, était présenté en pendentif sur une broche en platine, or blanc et diamants, caractéristique du style Cartier du début XXème, lors des expositions de la collection à New York et à Londres. L’Etoile de Golconde, comme le nomme la maison Cartier, n’est pas un diamant historique. Mais c’est un exemple de diamant remarquablement bien taillé.

Eric Hamers y voit une taille très originale, d’autant mieux réalisée qu’elle est extrêmement difficile à réussir. L’objectif d’un diamantaire est d’emprisonner la lumière, de la capturer dans ses tours et détours afin que le diamant puisse étinceler de tous ses feux. C’est le cas dans ce diamant, la lumière y est comme bloquée. Eric Hamers perçoit un micro-décalage : la culasse est plus couchée à droite qu’à gauche, la facette claire n’a pas tout à fait la même angulation que la facette ombre. La pierre suscite néanmoins toute l’admiration de cet œil expert.

L’Arcot II

L’Arcot II. H.2,61 cm; l.1,61 cm; ép.0,6 cm. @The Al Thani Collection 2016. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming Associates Ltd. ‘THE ARCOT II’ Pear brilliant-cut diamond of 17.21 carats GIA, 2019, report no. 1132471891: 17.21 carats, D color, Internally Flawless clarity, Type IIa. Gübelin, 2012, report no. 12020074: 17.21 carats, D color, Internally Flawless clarity, Type IIa, appendix and ‘Golconda’ letter. Provenance : Muhammad Ali Wallajah, Nawab of Arcot (1717-1795); Queen Charlotte (1744-1818), consort of George III, King of Great Britain; George, Prince Regent (1762-1830), later George IV, King of Great Britain, by descent Rundell & Bridge, London; Auction by Sharp, London, 20 July 1837; Emanuel Brothers, Bevis Mark, London; Robert Grovesnor, 1st Marquess of Westminster (1767-1845); Hugh Grovesnor, 2nd Duke of Westminster (1879-1953), by descent; Sotheby’s, London, 25 June 1959, lot 20; Harry Winston; Baroness Stefania von Kories zu Goetzen (1939-2013); Al Thani Collection; Vente 17464, Christie’s New-York, 18 juin 2019, « Maharajas & Mughal Magnificence ». Prix réalisé : 3,375,000 $. Aujourd’hui ce diamant figure dans une collection privée.

Ce diamant est trois fois moins lourd que « l’Etoile de Golconde », son poids est 17,21 carats. C’est un diamant historique, daté de 1760 environ, et dont on connait les propriétaires successifs depuis deux-cent-cinquante ans. C’est un diamant qui provient des mines de Golconde. Pour Eric Hamers, c’est le jeu intrinsèque à la matière qui d’emblée atteste d’un Golconde. Ce diamant, qui relève du meilleur grade de couleur et de pureté, s’attire la critique du diamantaire quant à sa taille.  La culasse est beaucoup trop importante, trop ouverte, et la lumière passe à travers la pierre quand elle doit y être retenue. Selon Eric Hamers, il suffirait de peu pour que la pierre révèle sa beauté, comme par exemple étoiler la culasse, la resserrer par un jeu de facettes qui emprisonnerait la lumière.

Mais cette pierre, si elle est imparfaite dans sa taille, a un atout majeur pour toucher celui qui l’observera : son côté historique.

L’histoire de ce diamant remonte à la fin du XVIIIème siècle et se poursuit jusqu’à nos jours. Au départ, il y avait deux diamants de taille poire : l’Arcot I qui pesait 33,7 ct et l’Arcot II, d’un poids de 23,65 ct, Ces diamants furent offerts par le Nawab d’Arcot, Muhammad Ali Wallajah (1717-1795) à la Reine Charlotte (1744-1818) en signe d’allégeance à la Couronne. La Reine Charlotte, épouse du roi George III d’Angleterre, était  réputée pour sa passion des gemmes, diamants et perles en particulier comme en témoigne la gravure ci-dessous.

Sophia Charlotte of Mecklenburg-Strelitz, par Thomas Frye. Mezzotint, publiée le 24 Mai 1762. © National Portrait Gallery, London/NPG D11287.

Avant sa mort, la Reine Charlotte avait souhaité que ces diamants soient vendus au profit de ses filles. Mais son fils le roi George IV (1762-1830) les fit monter sur sa couronne!

En 1837 ces deux diamants furent vendus aux enchères à Londres et acquis par Emanuel Brothers pour Robert Grosvenor, premier marquis de Westminster.

Dessins des diamants Arcot d’après la vente de 1837. Photo © The British Library. LEEMAGE. Bridgeman Images

En 1930, à l’occasion du troisième mariage de Hugh Richard Grosvenor (1879-1953), deuxième Duc de Westminster avec Loelia Ponsonby (1902-1993), les deux diamants Arcot furent montés par sur la Tiare « Halo » par Lacloche joailliers.

Loelia Ponsonby, duchesse de Westminster, photographiée par Cecil Beaton en 1931.
© The Cecil Beaton Studio Archive at Sotheby’s

La tiare fut ensuite transmise à Anne Grovesnor, quatrième épouse du duc, qui la porta lors du couronnement de la reine Elizabeth en 1953. La tiare réapparut le 25 juin 1959 à Londres chez Sotheby’s lors d’une vente commanditée par les exécuteurs testamentaires de feu le duc.
Harry Winston acquis le diadème pour un montant record de 110 000 £,  fit démonter la pièce, retailler les pierres pour améliorer leur symétrie et enlever quelques rayures de surface, les portant à 31,01 carats et 18,85 carats respectivement, avant de les revendre séparément l’année suivante. L’Arcot I fut monté en pendentif sur un collier Van Cleef & Arpels qui fut mis aux enchères par Christie’s à Genève en novembre 1993. Quant à l’Arcot II, il entra dans  la collection de la Baronne Stefania von Kories zu Goetzen, sous une forme légèrement retaillée (17,21 carats) puis en 2013 il rejoint la collection Al Thani.

Mise à jour du 18 juin 2019 : l’Arcot II figurait sous le lot numéro 98 dans la vente Maharajas & Mughal Magnificence orchestrée par Christie’s New-York ce 18 juin 2019. On ne sait encore qui en est l’heureux propriétaire.

Qu’en serait-il d’une nouvelle retaille?

Eric Hamers souligne que la valeur de cette pierre n’en serait pas amoindrie, au contraire. Son prix ne relève pas de son poids en carats mais du fait qu’il s’agit d’un diamant historique. L’aspect historique d’une pierre rend sa valeur inestimable.

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