Les diamants de Golconde: mythe, histoire et science

« Qui ne l’a pas vu ne pourrait le croire » : du mythe au récit.

Les diamants sont connus et appréciés de longue date en Inde. Le traité de l’Arthaçâstra de Kautilya, découvert en 1905, mais rédigé au IVème siècle avant J-C, fait mention du commerce qui existait autour des diamants dans l’Inde ancienne; ces derniers constituant déjà une source de revenus pour le Trésor Royal.

Par la suite, ont été diffusé en Europe plusieurs textes, contes ou récits de voyage, faisant part de l’existence de ces diamants et attestant de leurs échanges au cours des siècles. Ces récits ont grandement contribué à la légende qui entoure d’une aura magique les diamants de Golconde. En voici quelques extraits.

  • Les Mille et Une Nuits
Tradition et renouveau de l’enluminure dans Les Mille et Une Nuits @bnf.fr

Dans les contes d’origine indienne – transmis par la Perse et recueillis par les Arabes -que constituent les Mille et une nuits, Sindbad le marin (second voyage) donne une des premières descriptions des merveilleux diamants que l’on trouve dans « la vallée des diamants « et que protègent des oiseaux gigantesques appelés « roc » (différentes orthographes possibles).

Sindbad le Marin. Illustration de Léon Carré @bnf.fr

« Le lieu où le roc me laissa était une vallée très profonde, environnée de toutes parts de montagnes, si hautes qu’elles se perdaient dans la nue, et tellement escarpées qu’il n’y avait aucun chemin par où l’on y pût monter. (…) En marchant par cette vallée, je remarquai qu’elle était parsemée de diamants ; il y en avait d’une grosseur surprenante. Je pris beaucoup de plaisir à les regarder ; mais j’aperçus bientôt de loin des objets qui diminuèrent fort ce plaisir et que je ne pus voir sans effroi. C’était un grand nombre de serpents, si gros et si longs, qu’il n’y en avait pas un qui n’eût englouti un éléphant. Ils se retiraient, pendant le jour, dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc, leur ennemi, et ils n’en sortaient que la nuit. (…) j’étais à peine assoupi que quelque chose, qui tomba près de moi avec grand bruit, me réveilla. C’était une grosse pièce de viande fraîche ; et dans le moment, j’en vis rouler plusieurs autres du haut du rocher, en différents endroits.

J’avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j’avais entendu dire plusieurs fois à des matelots et à d’autres personnes touchant la vallée des diamants, et l’adresse dont se servaient quelques marchands pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu’ils m’avaient dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée dans le temps que les aigles ont des petits ; ils découpent de la viande et la jettent par grosses pièces dans la vallée ; les diamants sur la pointe desquels elles tombent s’y attachent. Les aigles, qui sont, en ce pays-là, plus forts qu’ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande et les emportent dans leurs nids, au haut des rochers, pour servir de pâture à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par leurs cris, les aigles à s’éloigner, et prennent les diamants qu’ils trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de tirer les diamants de cette vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre (…)

Je commençai par amasser les plus gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j’en remplis le sac de cuir qui m’avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue ; je l’attachai fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état, je me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma ceinture, de manière qu’elle ne pouvait tomber.

Je ne fus pas plus tôt en cette situation que les aigles vinrent chacun se saisir d’une pièce de viande qu’ils emportèrent ; et un des plus puissants, m’ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont j’étais enveloppé, me porta au haut de la montagne jusque dans son nid. Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les aigles ; et lorsqu’ils les eurent obligés à quitter leur proie, un d’entre eux s’approcha de moi : mais il fut saisi de crainte quand il m’aperçut. Il se rassura pourtant ; et au lieu de s’informer par quelle aventure je me trouvais là, il commença à me quereller, en me demandant pourquoi je lui ravissais son bien. « Vous me parlerez, lui dis-je, avec plus d’humanité lorsque vous m’aurez mieux connu. Consolez-vous, ajoutai-je ; j’ai des diamants pour vous et pour moi plus que n’en peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S’ils en ont, ce n’est que par hasard ; mais j’ai choisi moi-même, au fond de la vallée, ceux que j’apporte dans cette bourse que vous voyez. » En disant cela, je la lui montrai. Je n’avais pas achevé de parler, que les autres marchands, qui m’aperçurent, s’attroupèrent autour de moi, fort étonnés de me voir, et j’augmentai leur surprise par le récit de mon histoire. Ils n’admirèrent pas tant le stratagème que j’avais imaginé pour me sauver que ma hardiesse à le tenter.

Ils m’emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble : et là, ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes diamants les surprit, et ils m’avouèrent que, dans toutes les cours où ils avaient été, ils n’en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai le marchand à qui appartenait le nid où j’avais été transporté (car chaque marchand avait le sien), d’en choisir pour sa part autant qu’il en voudrait. Il se contenta d’en prendre un seul, encore le prit-il des moins gros ; et comme je le pressais d’en recevoir d’autres sans craindre de me faire du tort : « Non, me dit-il ; je suis fort satisfait de celui-ci, qui est assez précieux pour m’épargner la peine de faire désormais d’autres voyages pour l’établissement de ma petite fortune. » Texte traduit par Antoine Galland (1646-1715).

Cette légende de la vallée des diamants se retrouve dans le plus célèbre récit de voyage du Moyen-Age :

Marco Polo (1254-1324) y relate, à mi-chemin entre réalité et imaginaire, l’essentiel des connaissances sur l’Orient qu’en avait l’Occident au XIVème siècle.

Dans le Livre III, au chapitre XXIX, « Du royaume de Mursili, où l’on trouve les diamants » l’auteur reprend la légende des oiseaux mythiques et des morceaux de viande fraîche que les hommes leur jettent pour récupérer les diamants. Et indique que les diamants provenaient de gisements secondaires, alluvionnaires : « On trouve en quelques montagnes de ce royaume-là des diamants : car lorsqu’il pleut les hommes vont aux endroits où les ruisseaux coulent des montagnes, et ils trouvent beaucoup de diamants dans le gravier ».

  • C’est principalement dans Les six voyages de Jean-Baptiste Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes, 1676, que l’on découvre l’essentiel sur les mines du royaume de Golconde au XVIIème siècle.

« Je puis dire que j’ai fait la planche aux autres, et que je fus le premier de l’Europe qui a ouvert le chemin aux Francs à ces mines, qui sont les seuls lieux de la terre où on trouve du diamant ».

Gravure Scotin, Gérard Jean-Baptiste (1671-1716). Source gallica.bnf.fr. Bibliothèque Nationale de France.

Voyageur au long cours, négociant – et fin connaisseur des pierres précieuses-, Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689) visita  l’Inde à plusieurs reprises entre 1640 et 1666. C’est lui qui rapporta à Louis XIV  après son sixième voyage (novembre 1663- décembre 1668), quarante-six diamants, dont le célèbre diamant bleu, et mille cent deux autres de petites tailles.

Vingt des plus beaux diamants rapportés d’Inde par Jean-Baptiste Tavernier. Illustrations de Les six voyages de Monsieur Jean-Baptiste Tavernier, Ecuyer Baron d’Aubonne, en Turquie, en Perse et aux Indes / J.B. Scotin, Desbruslin, graveurs. Source gallica.bnf.fr

Dans le second livre, entre les chapitres XV et XVIII,  le voyageur-narrateur raconte avec de nombreux détails les différentes méthodes de récupération des diamants (exploitation de galeries où le minerai doit être concassé et exploitation de gisements fluviaux où sables et graviers sont passés au tamis), le négoce et les conditions de vie des mineurs, il évoque aussi la façon dont les indiens observent un diamant, dans le noir avec une torche tandis que les occidentaux font l’étude d’un brut de jour. Autre différence importante aussi, la taille des pierres qui se fait souvent sur place, surtout si elle présente des glaces. Tavernier constate que la brillance n’est pas spécialement recherchée et que la technique est sur ce point moins efficace qu’en Europe. S’il mentionne quatre mines, il en visite trois en fait -la quatrième étant Bornéo où il ne se rend pas.

A Raolconda, une mine découverte alors depuis deux cents ans, il observe que se trouvent « les pierres les plus nettes et les plus blanches d’eau », A Gani ou Coulour (Kollur), mine exploitée depuis un siècle , il compte quelques 60 000 travailleurs, hommes, femmes et enfants ayant chacun des rôles bien définis. Cette mine produit une considérable quantité de pierres mais d’une qualité relative. Jean-Baptiste Tavernier présente la troisième mine, la plus ancienne de toutes, Soumelpour « dans le royaume du Bengale » au nord-est, où travaillent 8000 personnes de tout âge et de tout sexe.  Il note qu’on y trouve des diamants belles pointes ou pointes naïves, c’est à dire des diamants dans leur habitus octaédrique mais rarement des pierres de grande taille.

Ces récits, qu’ils relèvent du conte ou de souvenirs de voyage, témoignent de l’engouement intemporel et universel pour le diamant : le diamant est décidément « la plus précieuse de toutes les pierres ». Mais que dit la science de ces diamants de Golconde?

Plan du chapitre