Des Maharajahs aux stars hollywoodiennes : A.V. Shinde

Capucine J : Lorsque Monsieur Shinde a commencé à travailler en 1937, ses créations étaient de signature « indiennes » : des bijoux aux formes indiennes traditionnelles, avec le symbolisme des parures anciennes. Quelles en étaient les caractéristiques? Le poids des bijoux, les tailles importantes des pierres?

Reema Keswani : Shinde a été influencé par les temples et les fables mythologiques de son enfance passée à Mapusa, dans la région de Goa. En outre, chaque Etat indien a un style et un goût  propres à sa géographie, à sa langue et à sa culture. Shinde s’est appuyé sur ces influences régionales pour créer des bijoux capables de parler à la population locale à travers à la symbolique des pierres précieuses, ou la référence à la flore et la faune locales. En conséquence, il a été recherché comme  « joaillier de la cour » par de nombreux États indiens royaux, ainsi que par des chefs d’Etat internationaux comme l’Empereur d’Ethiopie, et par diverses cours du Moyen-Orient.

Capucine  J : L’année 1947 marque l’Indépendance de l’Empire des Indes et sa partitions en deux Etats, c’est aussi la fin de l’âge d’or des Maharajahs. Y a t-il une évolution notoire du style de Monsieur Shinde? Un changement de clientèle?

Reema Keswani : Shinde a certainement été influencé par le style dominant en Europe parce qu’à l’époque son employeur ramenait les catalogues des maisons de joaillerie européennes telles Boucheron, Van Cleef & Arpels et Cartier. C’était le premier contact de Shinde avec la création joaillière occidentale, et nous commençons à voir son style incorporer ces nouvelles influences. En outre, les clients de ses employeurs étaient également en train de changer. Avant cela, ses employeurs géraient essentiellement le marché intérieur indien, en lui-même déjà un vaste répertoire de styles avec des conceptions très différentes entre l’Inde du Nord et celle du Sud. (Rappelez-vous, la tradition indienne de l’ornement reste la plus ancienne du monde.) Ses créations ont également été recherchées par les acheteurs du Moyen-Orient. Un certain nombre de marchands de perles et de commerçants des États du Golfe Persique commandaient des bijoux pour leurs clients par le biais de Shinde et d’autres bijoutiers indiens locaux.

Capucine J :  En 1962/64 puis surtout à partir de 1966, Shinde s’installe définitivement à New-York pour travailler chez Harry Winston.
A t-il conservé une identité indienne dans ses créations?
S’est-il adapté totalement à de nouvelles demandes?
Je crois que les motifs bouquets et guirlandes sont sa signature chez Harry Winston, en voyez-vous une autre?

Reema Keswani : Parce qu’il est né et a grandi en Inde, nous ne pouvons pas écarter l’influence de son enfance et de son éducation sur son travail. Cependant, Shinde a réussi une transition en douceur de l’opulence ornementale du style indien traditionnel vers l’esthétique plus affinée, plus moderne, qui caractérise le monde occidental de la deuxième moitié du XXème siècle.

Capucine J : Peut-on définir une ligne directrice dans les créations sophistiquées de Monsieur Shinde durant ses six décennies d’activité?
Qu’est-ce qui serait « la patte » de celui qu’on nomme « un des plus grands joailliers du XXème siècle? »

Reema Keswani : Pour le dire simplement, A.V. Shinde savait distiller l’opulence de la tradition des ornements indiens royaux dans cette brillance glacée qui est la pierre angulaire de l’héritage de Harry Winston. On ne saurait sous-estimer son influence sur le style joaillier du XXème siècle. Ses dessins restent iconiques et légendaires. On constate son influence dans les dessins de beaucoup de « hauts joailliers » contemporains. Je suis ici, dans mon bureau, et je regarde un collier de rubis et diamants réalisé par Shinde en 1952. Aujourd’hui, ce collier ne semblerait déplacé dans aucune des vitrines de joailliers des plus grandes capitales du monde. Tels sont la signature et le legs de Shinde : une élégance intemporelle qui a su et saura toujours durer.

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Je remercie très vivement Reema Keswani pour cette interview.

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