Des Maharajahs aux stars hollywoodiennes : A.V. Shinde

Ambaji Venkateshwara Shinde est né le 22 décembre 1917 sur la côte ouest de l’Inde, à Mapusa (près de Goa). Son talent de dessinateur s’est révélé précocement et il a eu la chance de pouvoir étudier à la J.J School of Art de Bombay, une des meilleures écoles de la ville à l’époque, dont il est sorti en 1937 avec un diplôme de « créateur de tissus ».

Les hasards de la vie (ou plutôt la destinée, puisque nous sommes en Inde), ont permis à Shinde de trouver un premier travail non pas dans l’univers du textile, mais dans l’une des principales bijouteries de Bombay, la Narauttan Bhau Jhaveri. C’est là que Shinde a appris les techniques de fabrication et les mécanismes joailliers. Ses croquis, gouaches et aquarelles révèlent ce sens aigu de la précision qu’on acquiert auprès d’artisans.

En 1938, Shinde a dessiné les bijoux pour le couronnement du Maharajah de Baroda. C’est encore l’âge d’or des Maharajahs, et les dessins de Shinde traduisent l’opulence et le goût de l’ornementation si typiquement indiens.

En 1941, il suit le gérant du magasin lorsqu’il ouvre sa propre boutique, nommée Nanubhai. Elle deviendra rapidement la joaillerie attitrée de la cour.

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Aquarelle originale d’un collier kundan indien traditionnel créé par A.V Shinde et serti avec des diamants, des pierres de couleur et des perles vers 1945. Collection privée. Crédit photo Assouline

Shinde affirme son style dans la sérénité de ces années. La création pour lui est profondément liée à la vocation spirituelle. Deux expériences ont particulièrement marqué sa vie professionnelle en Inde. La première, lorsqu’en 1946 il orne de plus de 1200 diamants le sari de la Begum Aga Khan à l’occasion du  jubilé de diamants.  La seconde, quand il créé des boucles d’oreilles pour une divinité du temple de Tirupati, aujourd’hui le deuxième lieu saint le plus visité et le plus riche au monde après le Vatican. Shinde dira avoir éprouvé dans les deux cas un profond sentiment de complétude.

La seconde guerre mondiale est un bouleversement. Mais c’est surtout l’Indépendance proclamée en 1947 qui crée un contexte d’instabilité politique et économique. Les activités joaillières s’en trouvent fortement perturbées. Les Maharajahs se mettent alors à vendre une grande partie de leurs bijoux. Les pièces cérémonielles et les parures ostentatoires sont les premières concernées. Leur vente doit permettre aux Maharajahs de maintenir leur train de vie, très affecté par ces vicissitudes historiques. Bientôt, le marché indien compte plus de gemmes que n’en produisent les mines. De nombreux joailliers occidentaux en profitent pour venir s’approvisionner en pierres précieuses. C’est le cas en particulier d’Harry Winston.

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A droite : Gouache et aquarelle d’un collier de diamants de couleur de Cartier créé par A.V Shinde. Il faisait partie d’une paire appartenant au Maharajah de Nawanagar. Vers 1958. Archives Harry Winston. Crédit photo Assouline

A partir de cette seconde moitié de siècle, Shinde fait évoluer son style. Il décide de rajeunir les formes indiennes traditionnelles. Les bijoux qu’il dessine s’allègent, car leurs propriétaires n’ont plus besoin d’afficher leur pouvoir par des pierres lourdes. Les montures se font donc plus discrètes et plus délicates.

Shinde rencontre Monsieur Winston chez Nanubhai en 1955. Cinq ans plus tard, à 43 ans, il quitte l’Inde pour la première fois et commence une nouvelle vie au sein de la maison Harry Winston. En 1966, il sera nommé principal créateur de ses bijoux dans le monde (à gauche du visuel ci-dessus, mais malheureusement ici illisible, la lettre datée du 10 juin 1966 d’Harry Winston à A.V Shinde le nommant à ce poste). Son intégration au sein de la maison Winston ne se déroule pas sans heurts. Il éprouve des difficultés à obtenir son visa et doit rester deux ans à Genève, loin des siens. Puis, à son arrivée à New-York, le directeur artistique de l’époque, Nevdon Koumrian, se montre ouvertement hostile. Ce conflit se résorbera avec les années et Koumrian recommandera Shinde pour lui succéder.

De 1966 à 2000, Shinde est le créateur en chef des bijoux Harry Winston monde. Il ne cessera d’y prouver cette capacité à évoluer qui semble être sa marque de fabrique. Chez Harry Winston, Shinde découvre un nouveau sens des proportions, il s’adapte à un style qui utilise le moins de métal possible et intègre l’idée que dans ses nouvelles créations, les pierres doivent être comme « suspendues en l’air ». On est loin des premières créations, encore imprégnées de l’art ornemental indien.

Chez Harry Winston, Shinde a l’occasion de travailler sur des pièces spectaculaires : il utilise des pierres parmi les plus rares comme le diamant de 50,67 carats appelé « l’Etoile du désert », ou le « Star of Independance », un sublime diamant piriforme de 75,52 carats. Shinde eut même à dessiner des parures avec des pierres historiques comme les diamants d’Indore qu’il a remontés en collier en 1976.

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A gauche : Les diamants d’Indore, retaillés et montés en un collier créé par A.V Shinde. A droite : Gouache et aquarelle d’un collier de diamants créé par A.V Shinde pour Harry Winston. Crédit photo Assouline

Mais c’est surtout pour ses motifs de bouquets et de guirlandes que Shinde est connu. Ces motifs sont du reste devenus une des principales caractéristiques du style Harry Winston,

Pendant la seconde partie de sa vie, il se fait une clientèle parmi les têtes couronnées. La Reine d’Angleterre est une de ses fidèles. Il se constitue aussi une clientèle internationale de gens fortunés. Les stars hollywoodiennes raffolent de son style aérien. En 1999, par exemple, Gwyneth Paltrow portait un collier créé par Shinde pour recevoir son Oscar.

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Collier créé par Shinde chez Harry Winston. 1999

Même s’il a toujours fui les honneurs publics, Shinde jouit d’une très grande reconnaissance auprès des gens du métier et des clients avisés. Il suscite toujours l’admiration de ses pairs pour sa profonde compréhension de la façon de monter et agencer les pierres, ainsi que pour la beauté de ses dessins.

A.V. Shinde est décédé à New-York en avril 2003. Il a fait don de plus de 5000 croquis à la bibliothèque du GIA afin de participer à la formation des futurs créateurs de bijoux.

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