Influence de l’Inde sur les créations européennes : hier et aujourd’hui

Lorsque Jacques Cartier prend en 1906 la direction de la succursale londonienne de la Maison, il vient de découvrir la culture et l’art des Indes. En 1911, il se rend personnellement en Inde pour y acheter des pierres. Dès cette époque, la maison dispose dans différentes villes de l’Inde d’acheteurs chargés de trouver des gemmes, notamment gravées ou taillées en boule – savoir-faire typiquement indien.

Emerald and diamond clip brooch, Cartier, Paris, 1925, modified 1927
Broche clip composée d’émeraudes et de diamants, d’émail noir et de platine. L’émeraude hexagonale datée de 1700 pèse 88,03 carats, le cabochon central, daté de 1675-1725, a un poids de 15,65 carats. Cartier, Paris, 1925, modifiée en 1927. @ The Al Thani Collection. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming.

A Paris, Cartier verse à son tour dans  l’association du vert et du bleu, qui désormais s’appelle « décor du paon » et s’inspire probablement des bijoux moghols émaillés des XVIIe et XVIIIe siècles que Louis Cartier aimait tant. Ces couleurs dominantes, auxquelles on peut ajouter le mélange noir et rose de l’onyx et du corail (qui lui n’est pas inspiré de l’Inde), deviennent caractéristiques du style Art Déco chez Cartier. Ainsi la relecture de la tradition indienne donne-t-elle le jour à la modernité avancée de l’art européen du bijou.

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Boucle de ceinture composée d’une émeraude centrale de 38,71 carats, de saphirs et diamants montés sur platine. Cartier Paris, 1922. @ The Al Thani Collection. Tous droits réservés. Photo Prudence Cuming.

La mode de cette époque prône la verticalité :  les longs pendentifs ou les sautoirs en boules de couleur s’imposent rapidement comme la ligne par excellence de l’Art déco.

 

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Collier de saphirs et d »émeraudes monté sur platine. Cartier

Saphirs et émeraudes gravées sont ici sertis sans qu’une transition vienne atténuer le choc des couleurs. On retrouve un modèle très proche de ce collier en saphirs et émeraudes, daté de 1924, dans les archives de la maison (page 138, Cartier, H.Nadelhoffer). C’est le collier dit du Baron de Rothschild. Ce collier est passé en vente chez Sotheby’s à New-York le 21 avril 2015.

Les pierres précieuses taillées et gravées, avec un souci naturaliste du détail, en forme de feuilles, de fleurs ou de baies donnent naissance au cours des années 1920 dans les ateliers Cartier à des bijoux entièrement composés de fleurs ou de fruits. Ce nouveau style, qui mêle les différentes pierres de couleurs et s’inspire des bijoux perses ou indiens (origines que la maison différencie peu!), deviendra l’un des traits essentiels de l’art joaillier de Cartier. C’est seulement vers 1970, qu’il sera baptisé le style « Tutti frutti ».

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Bracelet « tutti frutti » provenant de la collection d’Evelyn Lauder. 1928, Cartier. Vente Sotheby’s « Magnificent Jewels », New-York, 1 décembre 2014.

Créés par Cartier dans l’entre-deux-guerres, ces deux colliers figurant aujourd’hui dans les collections nationales de la « Gem Gallery » de la Smithsonian Institution témoignent de l’influence de la joaillerie traditionnelle indienne sur la création joaillière européenne. Ces colliers sont composés de boules d’émeraude, dont la valeur – à qualité égale –  était alors supérieure à celle du rubis : d’où leur très haute valeur.

Le « Post emerald necklace » 

Catalogue number G5023, the Post emerald necklace. The necklace exhibits 24 baroque-cut emeralds and matching emerald beads set in a platinum and pave diamond necklace designed by Cartier, Inc., in 1928 to 1929. The necklace combines elements of both the Art Deco style and popular Indian influences of the period. The necklace was donated to the Smithsonian Institution National Museum of Natural History by Mrs. Marjorie Merriweather Post in 1964. Image file previously labeled Disc 3 EmrldSaphRuby 004.
Collier « Post emerald necklace » composé de 24 émeraudes de taille baroque surmontées chacune d’une plus petite d’émeraude, serti sur diamants et platine. 95-40473 Post Emerald Necklace, catalog number G5023. Chip Clark, Smithsonian

Créé par Cartier, entre 1928 et 1929, le collier « Post emerald necklace » mélange le style Art Déco et les influences indiennes. Il est typique de la manière de Cartier dans ces années-là. Il a été offert à la « Gem Gallery » par Mme Marjorie Merriweather Post en 1964.

Le « Mackay emerald necklace »

Catalogue number G9775, the Mackay emerald necklace. The Mackay emerald, with a weight of 167.97 carats, was mined in Muzo, Columbia, and is the National Gem Collection's largest cut emerald. The emerald is set in a pendant-style platinum necklace, accented by an additional 35 emeralds and 2,191 diamonds. Designed by Cartier, Inc., in the Art Deco style, the necklace was a wedding present from Clarence Mackay to his wife Anna Case in 1931. Mrs. Anna Case Mackay donated the necklace to the Smithsonian Institution National Museum of Natural History in 1984. Image file previously labeled Disc 3 EmrldSaphRuby 034.
Collier d’émeraudes « Mackay ». 95-40539 Mackay Emerald Necklace. catalog number G9775. Chip Clark, Smithsonian

Sur cet autre collier caractéristique de la conciliation par Cartier des racines indiennes et de l’art moderne, l’émeraude centrale de 167,97 carats provient des mines mythiques de Muzo en Colombie. C’est la plus grande émeraude figurant dans la prestigieuse collection de la « Gem Gallery ». L’émeraude est sertie dans un pendentif en platine auquel s’ajoutent 35 émeraudes et 2191 diamants. Conçu par Cartier dans le style Art Déco, le collier était un cadeau de mariage de Clarence Mackay à sa femme Anna Case en 1931. Madame Anna Case Mackay a fait don du collier à la Smithsonian Institution en 1984.

Le 15 août 1947, l’indépendance de l’Inde est proclamée. L’âge d’or des Maharajahs touche à sa fin. S’ils conservent leurs titres, leurs richesses personnelles et leurs propriétés privés, les princes indiens sont privés de leur pouvoir et bénéficient désormais d’une rente à vie proportionnelle à leur rang (une « privy purse »),  bien inférieure aux impôts que leur payaient leurs sujets. De nombreux Maharajahs mettent alors en vente des bijoux, des pierres, des parures entières. Pour cela, ils  recourent souvent aux joailliers qui avaient créé ces montures.

Le coup de grâce intervient en 1972, lorsque Indira Ganghi décrète la suppression de ces rentes et l’abolition des privilèges royaux. Par surcroît, le gouvernement établit des impôts et met en place des droits de succession de 50% au décès de chaque Maharajah.

Le « Spanish Inquisition necklace », collier qui appartenaiit au Maharajah d’Indore et qui fut racheté à son fils par Harry Winston en 1948, illustre la nouvelle réalité économique et politique à laquelle sont confrontés les princes indiens. Une époque s’achève et avec elle un âge d’or de la création joaillière.

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Collier dit de l « Inquisition espagnole ». 95-40466 Maharaja of Indore Necklace, catalog number G5113. Chip Clark, Smithsonian.

 

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