Les joyaux de l’Inde sous l’Empire Moghol

L’apogée de l’Empire Moghol au XVIIème siècle a lieu  sous les règnes de Jahangir (1605-1627), de Shah Jahan (1627-1658) et d’Aurangzeb (1658-1707).

L’abondance spectaculaire de richesses a frappé les voyageurs et les ambassadeurs qui, à partir du XVIIème siècle surtout, pénétrèrent en Inde. Marthe Bernus-Taylor dans son article sur l’Orient islamique rappelle ce mot de Sir Thomas Roe, l’envoyé du futur Charles Ier d’Angleterre à la cour de Jahangir déclarant qu’en fait de joyaux, ce souverain détenait à ses yeux « le Trésor du monde ».

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Hashim, L’empereur Shah Jahan sur le globe, 1629. In Album Kervokian, gouache et or sur papier. Washington, Freer Gallery of Art.

Shah Jahan est généralement présenté comme le « grand Moghol  » par excellence, celui qui encouragea tous les arts. C’est lui qui fit édifier le Taj Mahal à Agra entre 1631 et 1648, en l’honneur de sa défunte épouse préférée, Mumtaz Mahal. Ce mausolée se caractérise par la richesse des décors floraux de marbre blanc incrusté de vingt-huit types de pierres ornementales polychromes : du jaspe, du jade, de l’onyx, du corail, de la cornaline et de l’agate, et du lapis-lazuli, de la calcédoine…  composent les motifs de marqueterie du marbre.

Le Taj Mahal est une perfection de l’architecture indo-islamique dont François Bernier, médecin français qui exerça sous le règne du dernier des grands Moghols Aurangzeb, laissera une description émerveillée dans le récit de ses voyages  : Un libertin dans l’Inde Moghole, les voyages de François Bernier (1656-1669). Cet ouvrage est un témoignage précieux sur l’Inde Moghole et sur la tragique succession qui ensanglanta l’empire musulman de l’Inde.

C’est aussi à cette époque, entre 1628 et 1635, que fut réalisé le mythique Trône du Paon avec les pierres précieuses du Trésor. Ce trône se trouvait dans la salle d’audience publique de la nouvelle capitale impériale Delhi (1638) et servit un siècle durant aux souverains Moghols avant d’être rapporté en 1738 en Iran, en tant que trésor de guerre, par Nader Shah. C’est là qu’il fut détruit lors de l’assassinat de ce dernier en 1747.

Shah Jahan sur le trône du Paon, 1635, Courtesy of the Museum of Islamic Art, Doha.
Shah Jahan sur le trône du Paon, 1635, Courtesy of the Museum of Islamic Art, Doha.

Jean-Baptiste Tavernier aventurier voyageur et grand négociant en diamants et objets précieux (c’est lui qui a rapporté le Diamant Bleu de la Couronne de Louis XIV) raconte ses mémoires de voyage d’Orient jusqu’en Inde dans Les six voyages, 1676.

Il a laissé une description extrêmement détaillée du Trône du Paon qui correspond aux représentations illustrées sur les miniatures du temps :

« Le Grand Moghol a sept trônes magnifiques, les uns tout couverts de diamans, les autres de rubis, d’émeraudes et de perles. Le grand trône que l’on dresse dans la salle de la première Cour est à peu près de la forme de la grandeur de nos lits de camps, c’est-à-dire d’environ six pieds de long et quatre de large. Sur les quatre pieds (…) sont posées les quatre barres qui soutiennent le fond du trône (…). Tout est revêtu d’or émaillé et enrichi de quantité de diamans, de rubis et d’émeraudes. Au milieu de chaque barre on voit un gros rubis balet cabouchon avec quatre émeraudes autour qui forment une croix quarrée.
Puis souvent de costé et d’autre le long des barres se voient d’autres semblables croix, disposées de manière que dans l’une le rubis est au milieu et autour quatre émeraudes, et dans l’autre émeraude est au milieu et quatre rubis balets autour. Les émeraudes sont taillées en table et les places qui sont entre les rubis et les émeraudes sont couvertes de diamans dont les plus grands ne passent pas dix ou douze carats, toutes pierres de montre et qui sont fort plates. Il y a aussi en quelques endroits des perles enchâssées dans l’or et à l’un des costez de la longueur du trône il y a quatre marches pour y monter. (…)
Toutes ces pièces de même que les coussins et les marches, tant de ce trône que des autres six sont toutes couvertes de pierreries qui assortissent celles dont chacun de ses trônes est enrichi.
Je fis compte de gros rubis balets qui sont autour du grand trône et il y en a environ cent huit tous cabouchons dont le moindre pèse cent carats : mais il y en a qui apparemment pèsent deux cents et au-delà. Pour ce qui est des émeraudes elles sont d’assez bonne couleur, mais il y en a de bien glaceuses, la plus grande pouvant être d’environ soixante carats et la moindre de trente. J’en contay jusqu’à près de cent soixante et ainsi il y en a plus que de rubis.
Le fond du ciel est tout couvert de diamans et de perles, avec une frange de perles tout autour et au-dessus du ciel qui est fait en voûte à quatre pans, on voit un Paon qui a la queue relevée faite de saphirs bleus et autres pierres de couleur -le corps émaillé avec quelques pierreries et ayant un gros rubis au devant de l’estomac, d’où pend une perle en poire de cinquante carats ou environ dont l’eau est jaunâtre. Des deux costez du Paon il y a un gros bouquet de la hauteur de cet oyseau, fait de plusieurs sortes de fleurs d’or émaillé avec quelques pierreries. Du costé du trône qui regarde la Cour il y a un joyaux à jour, où il pend un diamant de quatre-vingt à quatre-vingt-dix carats avec des rubis et émeraudes autour et quand le Roy est assis il a ce joyaux droit à sa vue. Mais ce qu’il y a , à mon avis de plus riche dans ce magnifique trône, est que les douze colonnes qui soutiennent le ciel sont entourées de beaux rangs de perles qui sont rondes et de belle eau et peuvent peser la pièce depuis six jusques à dix carats. »

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Librairie Le Feu Follet 31, rue Henri Barbusse 75005 Paris 01 56 08 08 85

 

Bibliographie :

Cornaline et pierres précieuses. La Méditerranée, de l’Antiquité à l’Islam, la Documentation fançaise, 1999. Musée du Louvre, Paris, 1999.

Bejewelled Treasures, the Al-Thani collection, V&A Publishing, 2015

 

 

 

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